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Royaume-Uni : une reprise à crédit

Jacques Adda, Alternatives Economiques n° 329 - novembre 2013

vendredi 1er novembre 2013

Le Royaume-Uni renoue avec la croissance. Une embellie due à la bonne tenue de la consommation des ménages… encouragée par l’arrêt de la politique d’austérité.

Pour George Osborne, le ministre des Finances britannique, l’affaire est entendue. La preuve est faite que l’austérité n’est pas l’ennemie mais la condition de la croissance. L’économie britannique retrouve en effet des couleurs : pour la première fois depuis le printemps 2011, elle a enregistré cette année deux trimestres consécutifs de croissance. Et selon les premières estimations, l’activité demeurerait soutenue au troisième trimestre 2013 avec une progression du produit intérieur brut (PIB) de 0,8 % (voir graphique). Si le chômage ne recule pas, il demeure, à 7,7 %, très inférieur à la moyenne européenne (10,9 % en août).

Le Fonds monétaire international (FMI), qui n’a pas ménagé ses critiques dans le passé vis-à-vis de la restriction budgétaire britannique, a dû prendre acte de son erreur d’appréciation et réviser à la hausse sa prévision de croissance pour 2013. En avril dernier, l’institution de Washington annonçait une progression du PIB britannique de 0,7 %. Ses dernières prévisions, rendues publiques début octobre, tablent désormais sur une croissance de 1,4 % en 2013, soit presque autant que les Etats-Unis et 2 points de plus que dans la zone euro. De quoi certes alimenter le triomphalisme du ministre des Finances, mais non clore un débat qui continue de faire rage au Royaume-Uni.

L’industrie toujours à la peine

Trois points en particulier attirent l’attention. Concernant la nature de la reprise tout d’abord, le redémarrage de l’activité est surtout perceptible dans le secteur des services (+ 2 % en un an). L’industrie manufacturière, quant à elle, peine à émerger du marasme dans lequel elle est plongée depuis deux ans et demi. Côté demande, ensuite, le moteur de la reprise réside dans la consommation des ménages mais aussi des administrations publiques. Si un rebond est observé au niveau des exportations de biens et de services, il est intégralement compensé par la croissance des importations. L’investissement productif, en revanche, reste déprimé, en retrait de 5 % sur un an, alors même que son niveau, rapporté au PIB, est le plus bas de toute l’Union européenne depuis au moins une décennie.

La bonne tenue de la consommation privée, en progression de 1,8 %, serait une bonne nouvelle si elle n’était pas déconnectée de celle des revenus réels. En recul de 0,6 % sur un an, le revenu disponible réel des ménages se situait au deuxième trimestre 2013 au même niveau qu’il y a quatre ans. En d’autres termes, les ménages tirent sur leur épargne. Pratiquement nul à la veille de la crise, le taux d’épargne des ménages s’est vivement redressé en 2008-2009, avant de se stabiliser à 7 % en 2010-2011 et de repartir à la baisse au cours de l’année écoulée (voir graphique). Leurs efforts de désendettement, plus marqués qu’aux Etats-Unis, se sont donc interrompus, comme en témoigne la flambée récente des crédits à la consommation et des crédits immobiliers. Cette évolution ne serait guère inquiétante, au terme de quatre ans d’ajustement, si la dette des ménages britanniques ne se situait pas encore à 160 % de leur revenu disponible brut, contre 125 % aux Etats-Unis et 103 % en France.

Inflexion budgétaire

Autre facteur de reprise, le redressement de la consommation publique témoigne de l’inflexion de la politique budgétaire intervenue fin 2011, avec le passage au budget 2012. Extrêmement restrictive en 2010 et 2011, la politique budgétaire a pratiquement cessé d’exercer un effet négatif sur le PIB en 2012 et 2013. Mieux, face au manque à gagner fiscal provoqué par la récession, le gouvernement a décidé, plutôt que de tenter de le compenser par de nouvelles mesures de restriction budgétaire, de reporter à plus tard la résorption du déficit (7,9 % du PIB en 2012, contre 5,5 % programmés). Difficile dans ces conditions de soutenir, comme le fait le ministre des Finances, que la contraction budgétaire est de nature expansionniste. C’est au contraire l’arrêt de l’austérité conjugué à l’assainissement relatif des bilans financiers des ménages qui expliquent le rebond de l’économie.

Certes, et c’est là l’argument majeur avancé par George Osborne, le marasme européen a joué aussi son rôle dans la rechute de l’économie britannique entre la fin 2010 et la fin 2012 (voir graphique). A la différence des pays de la zone euro toutefois, le Royaume-Uni jouit d’une politique monétaire indépendante et a continué de bénéficier de taux longs exceptionnellement bas (1,9 % en moyenne en 2012 pour les taux à dix ans) et d’un taux de change favorable. Il est probable par conséquent que les coupes sombres opérées dans les dépenses publiques et le relèvement de la TVA intervenu début 2011 (+ 2,5 points) ont inutilement retardé la reprise, maintenant l’économie bien en dessous de son potentiel de croissance.

Relance immobilière

Le ministre des Finances, par ailleurs, n’a pas seulement altéré, sans trop l’ébruiter, le caractère restrictif de sa politique. Il a initié l’an passé une politique de relance immobilière qui, en soutenant la demande et donc les prix, est pour beaucoup dans le regain de confiance des consommateurs. Pour les deux tiers environ des ménages propriétaires de leur logement, le redressement des prix - qui ont dépassé cette année leur pic d’avant-crise au niveau national - est synonyme de revalorisation des patrimoines, un effet de richesse qui joue positivement sur la consommation et la propension à l’endettement.

Le premier volet de cette politique, mis en place en partenariat avec la Banque d’Angleterre en juillet 2012, permet aux banques et aux sociétés de prêts immobiliers de se refinancer à des conditions préférentielles si les fonds empruntés sont directement canalisés vers les prêts hypothécaires. Un second volet, beaucoup plus ambitieux, permet depuis avril 2013 à l’ensemble des ménages (quels que soient leurs revenus) de bénéficier d’une garantie publique sur leurs emprunts immobiliers. Vivement critiqué pour son caractère non discriminant, tant au plan social que géographique, ce programme a d’autant plus de chances de provoquer une flambée des prix qu’il n’est accompagné d’aucune incitation à la reprise de la construction immobilière. A quoi s’ajoute le fait qu’en mobilisant la garantie de l’Etat, il encourage le laxisme des banques dans la distribution des crédits et hypothèque l’avenir de l’assainissement budgétaire en cas de retournement futur de l’immobilier.

Le retour des vieux démons

Loin de favoriser le rééquilibrage de la croissance à long terme vers l’investissement et l’exportation, la politique de George Osborne ramène l’économie britannique à ses vieux démons : la consommation financée par l’endettement. En dépit de trésoreries abondantes, les firmes refusent d’investir, préférant placer leurs liquidités sur les marchés financiers ou guetter des opportunités d’investissement à l’étranger. Contrairement à la logique du gouvernement, la réduction drastique des dépenses d’infrastructures publiques et sociales n’a pas libéré des ressources pour l’investissement productif privé : elle l’a découragé.

L’érosion rapide du pouvoir d’achat des salaires, qui atteint 10 % sur la période 2008-2012, et la précarité croissante des contrats de travail ont certes bloqué la remontée du taux de chômage. Mais ce résultat n’a été obtenu qu’au prix d’une perte considérable de capital humain (la montée de la pauvreté absolue touche désormais 14 millions de personnes) et d’une baisse inquiétante de la productivité, qui se situe 10 % en dessous de son niveau d’avant-crise. Du coup, les coûts salariaux par unité produite progressent rapidement, effaçant l’avantage compétitif procuré par la dévaluation de 2008 et bloquant la reprise des exportations (voir graphique). Pas vraiment la meilleure façon de préparer l’avenir.


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Quelques lectures utiles (académie de Paris)