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L’épargne est-elle un vice ou une vertu ?

Alternatives économiques, 01/01/1994

dimanche 23 septembre 2018

L’épargne est-elle un frein ou un moteur pour la croissance ? Contrarie-t-elle ou entraîne-t-elle l’investissement et donc l’activité et l’emploi ? Le débat divise les économistes depuis deux siècles. Un débat largement alimenté par les classiques et par Keynes.

L’épargne, vice ou vertu, le débat n’est pas nouveau. Depuis plus de deux siècles en effet, il oppose les économistes entre eux. D’un côté, on trouve ceux pour qui l’épargne permet de financer des moyens de production supplémentaires, eux-mêmes créateurs de revenus supplémentaires : l’épargne est donc le moteur de la croissance économique. De l’autre, on trouve ceux pour qui l’épargne engendre une réduction des dépenses des épargnants, ce qui provoque un amoindrissement des débouchés : l’épargne est donc un frein, non un moteur.

Dans le premier camp - celui des partisans d’une épargne aussi forte que possible -, on trouve la plupart des classiques qui ont jeté les bases de l’analyse des mécanismes de fonctionnement d’une économie de marché, il y a un siècle ou deux. Le plus bel exemple nous est donné par Jean-Baptiste Say. "La société, le public, écrit-il dans son Cours complet d’économie politique pratique (p. 161), doivent même préférer, dans leur intérêt, l’avare qui, avec un soin sordide, amasse écu sur écu, au dissipateur qui les répand avec profusion. La valeur dépensée par celui-ci ne sera plus dépensée de nouveau, tandis que le trésor de l’avare tombera nécessairement tôt ou tard en des mains qui pourront, si elles sont bien avisées, le placer ou le faire valoir. Alors, au lieu d’avoir une seule fois payé des ouvriers de luxe, cet argent subviendra à des consommations perpétuellement renaissantes. (...) C’est la somme des valeurs épargnées et capitalisées qui fait la différence entre une nation riche et une autre qui ne l’est pas".

Cette idée, comme beaucoup d’autres, Jean-Baptiste Say l’avait trouvée chez Adam Smith qui, près de cinquante ans auparavant (1776), l’exprimait ainsi : "Tout ce qu’une personne épargne sur son revenu, elle l’ajoute à son capital ; alors, elle l’emploie elle-même à entretenir un nombre additionnel de gens productifs, ou elle met quelque autre personne en état de le faire, en lui prêtant ce capital moyennant un intérêt, c’est-à-dire une part dans les profits. (...) Le capital d’une société, lequel n’est autre chose que celui de tous les individus qui la composent, ne peut s’augmenter que par la même voie" (p. 424-425 de La Richesse des nations, éd. Diatkine, chez Garnier-Flammarion, 1991). Et Adam Smith d’ajouter, pour bien enfoncer le clou : "Tout prodigue paraît être un ennemi du repos public, et tout homme économe un bienfaiteur de la société" (p. 428).

Si l’épargne a cette vertu, c’est parce qu’elle finit toujours par alimenter une dépense et, bien souvent, un investissement créateur de production supplémentaire, donc de revenu. Il y a cependant un point faible dans ce raisonnement : et si la production supplémentaire ne se transformait pas en revenu, faute de demande ? Jean-Baptiste Say écarte l’objection : "Un produit terminé offre, dès cet instant [souligné par JBS], un débouché à d’autres produits pour tout le montant de sa valeur. En effet, lorsque le dernier producteur a terminé un produit, son plus grand désir est de le vendre, pour que la valeur de ce produit ne chôme pas entre ses mains. Mais il n’est pas moins empressé de se défaire de l’argent que lui procure sa vente, pour que la valeur de l’argent ne chôme pas non plus. Or, on ne peut se défaire de son argent qu’en demandant à acheter un produit quelconque. On voit donc que le fait seul de la formation d’un produit ouvre, dès l’instant même, un débouché à d’autres produits" (p. 140-141 du Traité).

Les produits s’échangent contre des produits : celui qui utilise l’épargne met en circulation l’argent même qui sera utilisé par d’autres pour acheter la production nouvelle issue de l’investissement. La loi des débouchés (ou la loi de Say, comme disent les Britanniques) assura la célébrité de Jean-Baptiste Say. Marx, acerbe comme toujours, lui en chipota la paternité en rappelant que, dès 1808, James Mill avait écrit : "Il ne peut jamais y avoir manque d’acheteurs pour toutes les marchandises. Quiconque met une marchandise en vente demande d’en recevoir une autre en échange, et il est donc acheteur du simple fait qu’il est vendeur". Peu importe, au fond. Le point essentiel à retenir, c’est que l’épargne est vertueuse parce qu’elle permet d’ajouter de la richesse sans jamais en retrancher. Une crise générale de débouchés est impensable.

La plupart des classiques adhérèrent à ce raisonnement qui paraissait sans faille. Ricardo, par exemple, écrit : "M. Say a très bien montré que (...) la demande n’est limitée que par la production" (1). Cette formulation, un peu différente, est reprise aujourd’hui quasiment telle quelle par les économistes de l’offre contemporains : c’est la production qui mène le bal, la demande suit automatiquement, et le rythme de la croissance économique dépend du volume de l’épargne et de l’efficacité avec laquelle celle-ci est utilisée.

Mais tous ne suivirent pas ce raisonnement. Malthus, un pessimiste-né (2), émettait quelques doutes. Dans ses Principes d’économie politique, il écrivait : "M. Say, dans son bel ouvrage sur l’économie politique, (...) assure que la consommation d’une denrée, en l’enlevant du marché, diminue la demande, et que la production d’une denrée augmente la demande dans la même proportion. Cependant cette doctrine, avec toute l’extension qu’on lui a donnée, me semble tout à fait fausse" (3).
D’où vient ce scepticisme ? Malthus avance deux arguments. Le premier annonce Marx, le second Keynes. Cette production nouvelle, estime-t-il, risque fort d’engendrer des profits décroissants, parce que, pour l’écouler, il faut comprimer les prix, donc les profits. En outre, et c’est l’argument pré-keynésien, "aucune nation ne peut jamais devenir riche par l’accumulation d’un capital provenant d’une diminution permanente de consommation, parce qu’une telle accumulation, dépassant de beaucoup ce qui est nécessaire pour satisfaire à la demande effective des produits, perdrait bientôt en partie son utilité et sa valeur, et, par suite, le caractère de richesse" (p. 265). En d’autres termes, parce qu’elle réduit la consommation, l’épargne empêche que la demande soit au rendez-vous.

Un peu plus d’un siècle après, en 1931, alors que la "Grande crise" développe ses ravages, Keynes reprend le raisonnement de Malthus : "Il y a aujourd’hui, déclare-t-il dans une allocution radio-diffusée (4), beaucoup de gens qui, voulant du bien à leur pays, s’imaginent qu’épargner plus qu’à l’ordinaire est la meilleure chose que leur prochain et eux-mêmes puissent faire pour améliorer la situation générale (...) Rien ne peut être plus nuisible ni malavisé. En effet la fonction de l’épargne est de rendre une certaine quantité de travail disponible pour la reproduction de biens d’équipement, tels que maisons, usines, routes, machines, etc. Mais si un surplus important de chômeurs est déjà disponible pour des emplois de ce genre, le fait d’épargner aura seulement pour conséquence d’ajouter à ce surplus et donc d’accroître le nombre des chômeurs". Dans La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (son maître livre paru en 1936), il affine l’analyse. Certes, l’épargne déprime la demande effective, mais là n’est pas le coeur du raisonnement keynésien.
Chez Keynes, en effet, l’investissement joue un rôle crucial. Si son montant augmente d’une période à l’autre, des revenus supplémentaires sont distribués, lesquels engendrent une demande nouvelle, laquelle engendre à son tour des revenus au bénéfice des producteurs qui satisfont cette demande nouvelle, etc. En d’autres termes, la circulation du revenu supplémentaire fait que la somme initialement mise dans le circuit au titre de l’investissement provoque une augmentation totale de la demande nettement plus élevée. C’est le mécanisme du multiplicateur d’investissement (5).

Mais l’augmentation n’est pas pour autant infinie : chaque fois qu’une dépense se transforme en revenu, une partie de ce revenu est épargnée, ce qui réduit d’autant la dépense suivante. Jusqu’à ce que, finalement, le montant cumulé de l’épargne issue de ces flux successifs de revenu soit égale au montant de l’investissement initial. Les fuites successives d’épargne compensent alors l’injection initiale et le circuit économique revient à l’équilibre. Un peu comme une pierre jetée dans l’eau provoque des ondes successives qui s’atténuent progressivement. C’est donc l’investissement qui engendre l’épargne, en élevant le revenu. A l’inverse, si l’investissement diminue d’une période à l’autre, le revenu distribué se contracte, provoquant une réduction de l’épargne.

Par rapport aux classiques, il y a donc une inversion complète : ce n’est pas l’épargne qui détermine l’investissement, mais l’inverse. Le niveau final d’activité, donc l’emploi, ne dépend pas de l’épargne, mais de l’investissement. Même si, en apparence, certains types d’investissements suppriment des emplois (aspect micro-économique), les flux successifs de revenus qu’ils engendrent provoquent inévitablement une élévation du niveau d’activité, donc une création d’emplois (aspect macro-économique).

Le problème, c’est que, dans une économie de marché, la décision d’investir relève de chaque entreprise. Certes, on peut l’influencer en réduisant le niveau des taux d’intérêt, de sorte que la rentabilité espérée de l’investissement s’accroisse (du fait de la réduction du coût du capital financier qui sert à financer l’investissement). Mais il n’est pas certain que cela suffise à déclencher la reprise de l’investissement (on le voit bien actuellement). Aussi Keynes, ce libéral éclairé, finit-il, avec un regret perceptible, par aboutir à l’idée qu’à l’avenir, "une assez large socialisation de l’investissement s’avèrera le seul moyen d’assurer approximativement le plein emploi" (6). Les trente ans de croissance fordiste qui ont suivi la deuxième guerre mondiale lui avaient donné tort : l’investissement privé s’était révélé suffisamment dynamique. Ce n’est plus vrai depuis vingt ans : l’heure de Keynes serait-elle revenue ?

Denis Clerc

- (1) "Des principes de l’économie politique et de l’impôt", éd. de 1821, traduction F. Soudan, éd. Garnier-Flammarion, 1992.
- (2) Voir Alter Eco n°120, sept.-oct. 1994.
- (3) P. 256-257, éd. Calmann-Lévy, 1969. L’édition originelle anglaise date de 1820.
- (4) Reprise p. 52 de ses "Essais sur la monnaie et l’économie", petite bibliothèque Payot, 1972 (traduction française de "Essays in persuasion", 1931).
- (5) Voir l’article de Philippe Norel dans Alter Eco n°101 nov. 1992.
- (6) "La théorie générale", p. 391.


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