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Les start-up dans le maquis des aides à l’innovation

Le Monde - 20.02.2018

mercredi 21 février 2018

La France dépense chaque année 10 milliards d’euros d’argent public en aide à l’innovation. Le nombre de dispositifs a doublé en quinze ans, et s’y retrouver relève du parcours du combattant. Peu de jeunes pousses françaises émergent au niveau international

La trentaine à peine, Gonzague Gridel fait déjà le tour des plateaux-télé pour présenter sa start-up, MIP Robotics, et ses robots industriels. Il y a trois ans, ce diplômé de l’Edhec, une grande école de commerce française, quitte un confortable emploi de cadre au Crédit mutuel pour se lancer dans l’entrepreneuriat. "J’avais rencontré un ingénieur qui voulait lancer des robots à bas coût pour les PME", explique l’entrepreneur en herbe. Trois ans plus tard, le rêve est devenu réalité. Conçus dans son atelier de production à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), ses robots à moins de 10 000 euros fabriqués pour automatiser les tâches répétitives ont déjà conquis leurs premiers clients.

Si Gonzague Gridel a pu se lancer, c’est d’abord grâce au formidable millefeuille d’aides à l’innovation disponible dans l’Hexagone. Très rapidement, les deux compères lèvent 340 000 euros d’argent public avant de boucler un premier tour de table auprès d’investisseurs privés. "L’argent, c’est le nerf de la guerre pour recruter ses premiers salariés", affirme le patron de MIP Robotics. Merci l’Etat !

Prêts, subventions, avances remboursables, bourses à l’innovation, prises de participation, avantages fiscaux, la France dépense chaque année 10 milliards d’euros d’argent public en la matière, soit un demi-point de PIB. Aux yeux du gouvernement, l’innovation est cruciale pour maintenir la compétitivité des entreprises françaises dans la mondialisation. Dans l’esprit du chef de l’Etat, Emmanuel Macron, les start-up, synonymes de rupture technologique, doivent renouveler les vieilles industries françaises en perte de vitesse. C’est dans ce contexte que le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, a annoncé, le 15 janvier, la création d’un nouveau fonds consacré à l’innovation et doté d’un capital de 10 milliards, qui permettra d’injecter chaque année 260 millions d’euros de subventions dans les "innovations de rupture". Avec un rêve : faire émerger des Elon Musk tricolores.

Ces dernières années, l’écosystème français des start-up a beaucoup progressé. Il se crée un millier de jeunes pousses chaque année, bouclant des tours de table de plus en plus importants. La société informatique OVH a ainsi obtenu 400 millions d’euros de ses investisseurs et le champion du covoiturage Blablacar quelque 180 millions. "En 2017, 743 sociétés ont levé des fonds, contre 143 en 2013. La taille des fonds d’investissement a doublé en trois ans. Les levées supérieures à 15 millions d’euros ont triplé", énumère Paul-François Fournier, le directeur exécutif de la banque publique Bpifrance.

Un mal bien français

A l’international, la France ne cesse de vanter les outils dont elle s’est dotée : un généreux crédit d’impôt recherche, qui permet de déduire des charges sur les salaires des ingénieurs de R&D et qui coûte chaque année 5,5 milliards d’euros à l’Etat, et Bpifrance, qui pilote 1,3 milliard d’euros d’aides en tout genre et investit dans les fonds et les start-up.

Las, cette politique n’a pas encore permis à la France de sortir du lot. La dépense en matière de recherche atteignait 2,2 % en 2015, sensiblement sous l’objectif des 3 % de l’Union européenne. En parallèle, le nombre de "licornes", ces jeunes pousses valorisées un milliard de dollars (800 millions d’euros), est ridiculement faible : seuls le spécialiste en acquisition de talents OVH et la société de covoiturage Blablacar, selon les analystes de CB Insights, entrent dans cette catégorie, contre treize sociétés au Royaume-Uni. Qu’est-ce qui cloche donc au royaume de la French Tech ?

Malgré les simplifications apportées par la création de Bpifrance, née de la fusion d’Oséo, de CDC Entreprises et du Fonds stratégique d’investissement, la politique d’aide à l’innovation souffre d’un mal bien français : la bureaucratie. "Chez nous, la défiance est énorme tandis qu’on multiplie les contrôles. Pour l’administration française, tout acteur du privé est forcément un tricheur", juge l’économiste Elie Cohen.

Résultat, s’y retrouver dans le maquis des dispositifs, dont le nombre a doublé en quinze ans pour atteindre 62, sans compter les aides régionales et européennes, relève du parcours du combattant. Et remplir un dossier requiert une connaissance fine de la novlangue administrative. "Il y a beaucoup de paperasse. C’est sain car c’est de l’argent public, mais cela coûte cher en gestion, témoigne Gonzague Gridel, de MIP Robotics. Dans les salons de l’innovation, la Suisse cherche à nous attirer en nous disant que, chez elle, ce sera plus simple." "On a beaucoup simplifié. Et on prend sur nous cette gestion de la complexité", se défend Paul-François Fournier, de Bpifrance.

Chasseurs de subventions

Pour éviter d’y passer tout leur temps, les entrepreneurs sous-traitent cette lourde gestion en prenant des consultants extérieurs. Ces chasseurs de subventions, parfois issus des rangs de Bpifrance, aiguillent les start-up vers les aides auxquelles elles peuvent prétendre, montent les dossiers, négocient les rescrits fiscaux avec l’administration fiscale pour leur permettre d’obtenir le statut de jeune entreprise innovante (JEI) ou le crédit impôt recherche (CIR). En échange, ils se font rémunérer au pourcentage des montants obtenus ou au forfait.

"Nous sommes passés par le cabinet Just Innovation pour nos dossiers de JEI et CIR, car tout cela est compliqué. On n’a pas le temps. Chaque année, ils viennent nous proposer de postuler à un nouveau soutien", témoigne Romain David, fondateur de Wisembly, une start-up qui optimise le temps passé en réunion. Monte Cristo Consulting, Sogedev, Just Innovation, SinnRJ, Sharpstone, combien ces cabinets prélèvent-ils sur les aides publiques ? Difficile à dire. "Tu dois nourrir ces gens-là avec ton budget innovation, je n’ai jamais été à l’aise avec cela", dit Quentin Adam, fondateur de Clever Cloud, qui avait jusque-là renoncé à en demander.

Plus grave, les critères demandés par les organismes publics semblent loin de la réalité des start-up, en particulier dans les services. La définition de l’innovation est souvent réduite à un développement technique pur et dur. "Nous avons développé un algorithme, mais ce n’est pas ce qui nous préoccupe. L’innovation, ce n’est pas que de la R&D, mais une vision", témoigne Pauline Bouvier, start-upeuse, qui a créé Birdit, une société qui optimise le remplissage des camions de déménagement.

Steven Tordjeman, fondateur de So Shape, une jeune pousse qui propose des repas diététiques en ligne, abonde : "Nous ne rentrions pas dans les cases de la BPI. Mais qu’est-ce que l’innovation ? Est-ce que Airbnb c’est de l’innovation ?" Toutefois, les mentalités seraient en train de changer. "Avant, l’innovation de service n’était pas prise en compte. Aujourd’hui, elle peut l’être sous réserve qu’il y ait une dimension recherche", assure Antoine Jonchère, du cabinet de conseil SynnRJ.

Pour obtenir une soulte, il faut parfois contourner le problème, en poussant artificiellement les dépenses de recherche et développement. "Dès lors que l’on fait tout soi-même, cela limite les frais. Et ce n’est pas financé", poursuit Pauline Bouvier. D’autant que, dans un monde où l’argent public ruisselle, impossible de passer à côté si on veut rester dans la course. "Cela pervertit la croissance des boîtes, car les gens vont là où il y a des aides, plutôt que là où il y a des clients", juge Quentin Adam, de Clever Cloud. "C’est vrai que la tentation est d’adapter son business, mais ce n’est pas une bonne idée", avertit Antoine Jonchère.

Tordre la réalité n’est d’ailleurs pas sans danger pour les entrepreneurs. "On est dans un système absurde où les entreprises sont poussées à adopter le JEI, puis le CIR, et donc à mettre le paquet sur la partie recherche, alors qu’en tant que start-up nous n’avons pas une démarche académique", dit le directeur financier d’une jeune pousse de l’alimentaire en passe d’être lourdement redressée par le fisc, à hauteur de plusieurs centaines de milliers d’euros.

"Serial entrepreneur"

Enfin, certains s’interrogent sur l’omnipotence de Bpifrance, présente dans toute la chaîne de financement. "Est-ce que la BPI a réussi à créer un écosystème dynamique, c’est-à-dire un système qui effectue une sélection darwinienne des meilleures pépites ?", s’interroge Nicolas Colin, cofondateur de la structure d’investissement TheFamily.

Ne pas être estampillé de son label est préjudiciable. "Ils ont vocation à être dans des tours de table emblématiques. Quand ils n’y vont pas, c’est toujours suspect", affirme un entrepreneur qui a bouclé, en 2017, une levée de 40 millions d’euros sans la banque publique. "En 2017, nous avons investi en direct 170 millions d’euros, c’est 5 % du total des montants levés. Prendre des participations directes n’est pas notre vocation première", se défend Paul-François Fournier.

Outre les subventions et autres dispositifs, la banque publique est un acteur central dans le capital-risque. L’an passé, elle a ainsi injecté 500 millions d’euros dans la plupart des fonds. Si cette action a permis de grossir ces structures, elle a eu aussi pour effet de standardiser les doctrines d’investissement, en imposant ses règles, ce qui a nui à la pluralité, disent ses détracteurs. "Bpifrance a fait émerger en France le premier marché de capital-risque en Europe. Cette mission est remplie, n’est-il pas opportun qu’elle cède progressivement la place aux acteurs privés ?", suggère le député Jean-Noël Barrot (MoDem, Yvelines), coauteur d’un rapport corrosif sur la banque publique.

Quant au CIR, son objectif est devenu essentiellement défensif. "Aujourd’hui, la recherche est mondiale, on n’a plus besoin de dépenser des dizaines de millions d’euros pour y accéder", dit Nicolas Colin. L’ancien inspecteur des finances juge que cette niche fiscale, qui retient des ingénieurs dans de grands groupes peu innovants et finance des technologies déjà existantes, est néfaste pour l’entrepreneuriat.

Si l’Etat doit aider, c’est peut-être en modifiant son approche. "En Israël, l’Etat apporte la moitié des capitaux dans les fonds d’investissement, mais il en laisse l’entière gestion à des acteurs privés", dit Elie Cohen. Bruno Le Maire a lancé une mission, dressant un bilan des aides à l’innovation et proposant, le cas échéant, des réformes.

Il ne faut pas s’y méprendre. La puissance publique ne créera pas à elle seule les champions de demain. Dans la Silicon Valley, comme en Israël, c’est la mentalité et la culture qui ont permis d’inverser le cours des choses. Pour Eric Carreel,"serial entrepreneur" qui a créé Inventel, Withings, Sculpteo et Invoxia, les planètes commencent à s’aligner. "Il y a vingt ans, j’avais du mal à embaucher des jeunes et ma femme n’osait pas dire dans les dîners que j’étais entrepreneur. Les choses s’inversent", dit-il. C’est un début.

Sandrine Cassini


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