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"Remettre le PIB à sa place"

Le Monde - 30.09.2017

mardi 3 octobre 2017

Géraldine Thiry est professeure à l’Institut catholique des hautes études commerciales de Bruxelles (ICHEC Brussels Management School).

De nombreux économistes s’accordent désormais à dire que le produit intérieur brut (PIB) est une mauvaise mesure de la santé d’un pays. Quels autres indicateurs peut-on imaginer, notamment pour tenir compte de l’environnement ?

Beaucoup d’économistes, c’est vrai, sont aujourd’hui prêts à admettre que l’importance du PIB doit être relativisée. Mais je ne pense pas que la majorité d’entre eux se soient détournés de cet indicateur-phare de la seconde moitié du XXe siècle. Bien au contraire, la plupart d’entre eux continuent à s’en servir de boussole quasi unique ! Par ailleurs, il faut éviter de faire au PIB un faux procès. Il n’a pas été créé pour nous parler de bien-être social ou d’environnement, et il mesure plutôt correctement ce pour quoi il a été prévu (la valeur monétaire des biens et services de consommation nouvellement produits dans une économie sur une période donnée). Mais sa croissance est depuis trop longtemps l’alpha et l’oméga des analyses et de la politique économique. Le système vivant et complexe qu’est notre économie ne saurait être représenté ni piloté à l’aide d’un seul indicateur objectif, qui plus est forgé et promu à des fins de reconstruction et de puissance ! C’est une aberration.

Quels nouveaux indicateurs imaginer ?

Cette question, qui préoccupe de longue date les penseurs en économie, s’est invitée dans le débat politique français avec la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, lancée en 2008 par Nicolas Sarkozy. En 2015, l’institution France Stratégie et le Conseil économique social et environnemental (CESE) ont retenu dix indicateurs alternatifs au PIB – parmi lesquels, pour l’environnement, l’empreinte carbone. Mais s’il est important de choisir les bons indicateurs, il faut également que ceux-ci trouvent une résonance sociale et politique, qu’ils soient compris et acceptés par les décideurs et par la société en général. En France comme ailleurs, on en est loin.

Comment favoriser cette acceptation ?

D’abord, les indicateurs retenus doivent avoir une légitimité scientifique. C’est le cas, par exemple, de ceux qui mesurent les flux de matières (ciment, énergies fossiles, matières organiques, etc.). Les indicateurs de soutenabilité, dont l’ambition est de donner une mesure de la capacité globale d’une société à transmettre sa richesse aux générations futures, sont en revanche plus sujets à débat, du fait des nombreuses hypothèses sur lesquelles ils reposent.

Ensuite, il faut avoir le courage d’entendre ce que nous disent ces indicateurs. L’empreinte écologique (qui mesure les surfaces nécessaires pour produire les ressources qu’un individu, une population ou une activité consomme et pour absorber les déchets générés) jouit d’une médiatisation importante ; elle a certainement un rôle dans la prise de conscience des dégâts que nous infligeons à la planète. Mais quel gouvernement, quelle politique osera exprimer ses objectifs dans ces termes, sachant que, dans les pays industrialisés, les efforts seraient énormes pour revenir à une empreinte acceptable ?

Il importe, enfin, d’utiliser des indicateurs faciles à interpréter. C’est le cas de l’empreinte écologique. Mais comment interpréter le fait que 9,3 % des sols de la France métropolitaine sont artificialisés - retirés de leur état naturel, forestier ou agricole - en 2015, soit une hausse de 1,3 % par an depuis 1992 ? Doit-on s’en alarmer ? Dans la mesure où ces indicateurs ne sont pas associés à des objectifs contraignants ni ne contiennent leur propre clé d’interprétation, il est très difficile d’imaginer qu’ils puissent jouer un rôle majeur dans la réorientation de nos politiques et de nos pratiques.

Pensez-vous, comme l’économiste Gaël Giraud, qu’il faille privilégier l’association entre indicateurs de qualité environnementale et de lien social ?

Il nous faut en effet acquérir la capacité de détecter les lieux, les formes, les manières d’être et de faire qui promeuvent en même temps la santé sociale et la qualité environnementale. C’est tout l’enjeu de ce siècle. Faire société tout en respectant la biosphère, et en remettant l’économie à sa place : celle d’un moyen au service de fins qui lui sont étrangères. Si nous trouvons les indicateurs susceptibles de nous dire où se trouvent les progrès à la fois sociaux et environnementaux, nous aurons fait un grand pas en avant.

Si de tels indicateurs arrivent à s’imposer sur le plan politique, accompagneront-ils le PIB ou le remplaceront-ils purement et simplement ?

Je ne pense pas qu’il soit possible, ni désirable, de tuer le PIB si l’on ne tue pas le système de pensée et le système économique qui le sous-tendent. Si l’économie du futur est largement démarchandisée, si les biens communs y prennent la place que beaucoup voudraient leur donner, si le travail est plus qu’aujourd’hui délié de l’activité capitaliste, si la croissance matérielle n’est plus un objectif sociétal pertinent, alors le PIB tombera mécaniquement en désuétude. Mais, d’ici là, des luttes sont à mener, des rapports de force sont à engager ! Dans un premier temps, il faut donc remettre le PIB à sa place, et pousser parallèlement pour que les indicateurs alternatifs soient pris au sérieux et considérés comme d’égale dignité.

Propos recueillis par C. V.


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