Accueil > 2D1 > chapitre 06 - Marché du travail et chômage > 1 - Les explications traditionnelles du chômage > Chômage : la bataille des chiffres

Chômage : la bataille des chiffres

Le Monde - 03.10.2017

mardi 3 octobre 2017

Les indicateurs de l’Insee et de Pôle emploi divergent fortement

Faut-il brûler les chiffres de Pôle emploi sur le chômage ? Des voix se sont élevées, il y a quelques jours, pour mettre en doute la qualité des informations produites par l’opérateur. C’est une "mauvaise statistique", a tranché Eric Heyer, de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), dans un entretien au Cercle-Les Echos.

A l’appui de cette sentence, il y a la publication, le 26 septembre, du nombre de personnes inscrites au service public de l’emploi, pour le mois d’août : l’indicateur est orienté à la hausse alors même que les entreprises n’ont jamais autant embauché depuis une dizaine d’années. Et l’Insee, de son côté, produit d’autres données montrant une réduction des bataillons de chômeurs. Des évolutions contradictoires que les experts peinent à expliquer.

Selon Pôle emploi, il y avait, en août, sur le territoire métropolitain, 3,54 millions de demandeurs d’emploi sans aucune activité (catégorie A). Un chiffre en hausse de 0,6 % en un mois et de 1,3 % sur un trimestre. Ces pourcentages ont laissé songeur plus d’un économiste car ils ne sont pas du tout raccords avec le dynamisme du marché du travail : entre le deuxième trimestre 2016 et le deuxième trimestre 2017, les effectifs dans le secteur marchand ont progressé de 276 300. L’amélioration se retrouve d’ailleurs dans les chiffres du chômage de l’Insee : ils baissent, lentement mais sûrement, depuis deux ans, pour atteindre 2,651 millions au deuxième trimestre 2017, soit environ 830 000 de moins par rapport au nombre moyen de personnes inscrites dans la catégorie A, d’avril à juin derniers.

"Qu’il y ait des écarts entre les deux courbes, en termes de niveaux, n’a rien d’étonnant", observe Bertrand Martinot, ex-délégué général à l’emploi et à la formation professionnelle. "Les deux indicateurs sont très proches en apparence mais leur définition n’est pas identique et ils sont construits selon une méthodologie différente, donc ils ne mesurent pas la même chose", selon Stéphane Ducatez, directeur des études à Pôle emploi.

Pour émarger dans la catégorie A, une personne doit rechercher une activité et n’en occuper aucune. Un chômeur, du point de vue de l’Insee, répond à d’autres critères posés par le Bureau international du travail (BIT) : il n’a pas travaillé, ne serait-ce qu’une heure, durant "une semaine de référence" ; il a entrepris des démarches actives afin de trouver un poste au cours du mois écoulé et il est disponible pour être employé dans les deux semaines suivantes. Dans un cas, les statistiques sont construites sur la base d’informations fournies par des individus qui tapent à la porte de Pôle emploi ; dans l’autre, l’Insee procède à une enquête sur un panel d’environ 108 000 personnes.

"Evénements de gestion"

"Les chiffres de Pôle emploi sont très sensibles à des règles administratives, qui changent assez régulièrement, et aux comportements des personnes – sur le fait de savoir s’il faut s’inscrire ou pas", analyse Christine Erhel, professeure au Conseil national des arts et métiers. Des "événements de gestion" peuvent aussi avoir une influence. Ainsi, les inscrits à Pôle emploi sont invités, chaque mois, à mettre à jour leur dossier, faute de quoi ils disparaissent des listes ; si on les relance avec plus d’insistance que les mois précédents, ils sont plus nombreux à faire le nécessaire pour garder la qualité de demandeur d’emploi, ce qui a pour effet d’accroître les effectifs des chômeurs.

Pour corser le tout, certains inscrits à Pôle emploi peuvent ne pas être considérés comme chômeurs au sens du BIT : "Il s’agit souvent de personnes en situation précaire, qui alternent périodes d’inactivité et contrats courts", décrypte Yannick L’Horty, professeur à l’université Paris-Est. La situation inverse existe aussi, complète-t-il : "L’Insee qualifie de chômeurs des personnes qui ne figurent pas dans les fichiers de Pôle emploi – par exemple des jeunes qui estiment n’avoir aucun intérêt à se déclarer auprès du service public de l’emploi, parce qu’ils n’ont pas droit à une indemnisation."

Mais ces facteurs n’expliquent pas, à eux seuls, les divergences entre les deux modes de comptage. D’autant que celles-ci ont pris de l’ampleur depuis quelques années. D’autres hypothèses sont mises en avant. Jusqu’en 2008, certains seniors au chômage n’étaient pas tenus de se mettre en quête d’une activité et ils n’étaient, du même coup, pas dénombrés comme chômeurs. Ce dispositif a été graduellement abrogé, ce qui a sans doute contribué à accroître le nombre d’inscrits en catégorie A, sans que cela joue sur le chômage au sens du BIT.

La réforme des retraites de 2010, qui a repoussé l’âge à partir duquel on peut réclamer sa pension, est également susceptible d’avoir eu des incidences : un plus grand nombre d’hommes et de femmes, proches de la soixantaine, restent chez Pôle emploi en attendant de faire jouer leurs droits à la retraite, mais elles n’effectuent aucune recherche dans l’optique d’être recrutées.

"Découragement"

"De la mi-2013 à la mi-2016, le nombre de personnes qui se disent être inscrites à Pôle emploi sans être pour autant considérées comme chômeuses au sens du BIT a augmenté d’environ 240 000", rapporte Jean-Luc Tavernier, directeur général de l’Insee. Une situation qui résulte, bien souvent, du fait qu’elles ont déclaré "ne pas être immédiatement disponibles ou ne pas être en recherche active d’emploi". "A partir de ce constat, ajoute-t-il, nous avons émis l’hypothèse qu’une partie de la hausse des demandeurs d’emploi inscrits en catégorie A pourrait être imputable à des phénomènes de découragement. Mais nous hésitons à conclure car il s’agit de déclarations faites à nos agents qui conduisent les entretiens."

Dès lors, il s’avère un peu compliqué de saisir "pourquoi les écarts s’accroissent" entre la mesure de l’Insee et celle de Pôle emploi, confie Bruno Ducoudré, de l’OFCE. C’est la preuve qu’"il faut arrêter de penser que les demandeurs d’emploi de la catégorie A représentent un indicateur pertinent de la situation du marché du travail", soutient Bertrand Martinot, en rappelant que "dans les autres pays de l’OCDE, personne ne s’attarde sur les statistiques produites par le service public de l’emploi". Pour lui, les données qui méritent le plus d’attention sont les créations de postes dans le privé, ainsi que le taux de chômage au sens du BIT et le nombre de bénéficiaires des Assedic.

Bertrand Bissuel


| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Quelques lectures utiles (académie de Paris)