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Macron est-il schumpétérien ?

Le Monde - 07.09.2017

lundi 11 septembre 2017

Le président de la République se réfère souvent au concept de " destruction créatrice ". Mais l’usage qu’il fait de cette notion est très éloigné du sens que lui donnait l’économiste autrichien

Puisque l’on entre dans un monde très schumpétérien, il est important de libérer le pro-cessus de destruction créa-trice. " Visant à justifier la réforme du code du travail, la référence utilisée par Emmanuel Macron dans son interview fleuve au Point du 30 août fait jaser. Que les commentateurs se délectent de ce qui leur apparaît comme un nouvel oxymore ou qu’ils en critiquent la dimension intellectuelle, la formule a fait mouche : pour créer du neuf, il faudrait faire table rase de l’ancien. Parfait pour justifier le démantèlement du droit du travail.

Si l’analogie avec l’entreprise victorieuse de M. Macron sur l’échiquier politique n’est sans doute pas fortuite, l’usage que Schumpeter fait de cette notion est bien éloigné du sens que veut lui donner le président. Cherchant à rendre compte des dynamiques d’évolution du capitalisme, et notamment de ses crises, l’économiste autrichien (1883-1950) mobilise la notion d’entrepreneur, et plus souvent de " troupe des entrepreneurs ", pour expliquer que des phases dynamiques d’innovation et d’expansion du capitalisme succèdent à des phases d’inertie et/ou de contraction.

Chez Joseph Schumpeter, l’entrepreneur n’est pas animé par l’appât -du gain et le désir de devenir milliardaire – pour reprendre l’objectif assigné par M. Macron à notre jeunesse –, mais par la joie de créer, de trouver, de prouver, d’être reconnu, etc. Peu nombreux, ces entrepreneurs s’appuient sur des " grappes d’innovations " qui, -à intervalles plus ou moins réguliers, viennent chambouler le capitalisme, permettant de redéfinir des combinaisons productives (fabrication d’un bien nouveau, introduction d’une nouvelle méthode de production, nouveau débouché, etc.) et de renouveler les besoins des -consommateurs.

Pour cet économiste inclassable qui combine approche historique et théorique, cette phase d’expansion ne peut être que temporaire. Dans son ouvrage Capitalisme, socialisme et démocratie, paru en 1942 (Payot, 1963 pour l’édition française), Schumpeter montre que le capitalisme est de façon continue le sujet de deux processus, l’un de concentration économique, l’autre de bureaucratisation, qui ne peuvent que conduire à le faire disparaître, emporté par le " crépuscule de la fonction d’entrepreneur ".

inopérant et artificiel

Ce sont donc des logiques inhérentes au capitalisme qui conduisent les entrepreneurs à s’effacer peu à peu au profit des manageurs et des bureaucrates, et plus généralement à ce que les dynamiques d’innovation s’étiolent. Schumpeter s’en prend notamment aux approches libérales qui -conduisent à donner la priorité à la concurrence, alors que celle-ci amène les entrepreneurs à diminuer leurs prix et lamine leurs capacités d’investissement et d’innovation. Au contraire, il voit d’un bon œil l’apparition de monopoles, honnis par les libéraux, comme une possible prolongation provisoire des dynamiques entrepreneuriales.

Se focalisant sur la figure de l’entrepreneur et sur les dynamiques d’innovation, le concept de " destruction créatrice " n’est pas mobilisé par Schumpeter pour justifier quelque dérégulation que ce soit. Vouloir y lire que la dérégulation du marché du travail favoriserait l’innovation et la libération " des énergies créatrices " est un contresens total : il n’est pas question chez Schumpeter d’assigner à chacun d’entre nous la charge de devenir entrepreneur-créateur : ces derniers sont peu nombreux, et nécessairement des figures d’exception.

Si la pensée de Schumpeter nous est toujours utile pour penser les cycles et les crises économiques, elle reste peu adéquate pour orienter les politiques économiques nécessaires en ce début de XXIe siècle. Notamment parce que personne ne peut nier que Schumpeter s’est souvent distingué par ses erreurs en matière de prospective économique et politique : n’avait-il pas -annoncé la disparition du capitalisme au profit du socialisme, de la planification de l’économie et de la propriété collective des moyens de production ? Dès lors, vouloir plaquer des concepts schumpétériens sur des objets pour lesquels ils n’ont pas été conçus, comme le fait Emmanuel Macron, est inopérant et artificiel.

Le monde dans lequel nous évoluons n’est en effet pas celui que connaissait Schumpeter. Prenons un exemple. Tous ceux qui sont sérieux en matière de lutte contre les dérèglements climatiques – et Emmanuel Macron affirme l’être – savent aujourd’hui qu’une transition énergétique réussie exige de donner plus de sécurité et de garanties aux salariés inquiets pour leur avenir afin qu’ils en soient un des moteurs. En la matière, les innovations socio-techniques nécessaires doivent être adaptées aux populations et territoires plutôt que dépendantes des " business plans " de start-up pressées ou de multinationales soucieuses d’uniformiser les réponses à apporter à la grave crise de civilisation que nous connaissons.

Prise au sérieux, la transition énergétique impliquerait donc de faire plus de place à la coopération et à la solidarité qu’à la dérégulation et la concurrence. Une exigence peu comprise par le Medef et ses relais d’opinion qui, obnubilés par le " coût et la flexibilité du travail ", refusent d’investir massivement sur la qualité du travail et de la production. Nous avons pourtant collectivement besoin de travailleurs engagés dans leur travail plutôt qu’engagés dans la compétition avec leurs collègues, leurs voisins chômeurs et les travailleurs migrants.

Puisse donc Emmanuel Macron ne pas instrumentaliser, au nom d’une bien discutable " pensée complexe ", de vieux concepts schumpétériens pour essayer de justifier des politiques de régression sociale qui en sont pourtant bien éloignées. Libre à lui, en revanche, de les mobiliser, sans doute à juste titre, pour théoriser ses propres victoires électorales qui ont effectivement chamboulé les équilibres existants. Et d’y voir, ou pas, une analogie de son propre crépuscule à venir…

par Maxime Combes


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