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La rente différentielle de Ricardo

lundi 11 septembre 2017

A long terme, l’économie est vouée à venir buter sur un état stationnaire, c’est à dire une situation de croissance nulle. C’est notamment avec Ricardo (1817) que cette idée est mise en avant, et il attribue cette fatalité aux caractéristiques du secteur agricole. En effet, il estime que si l’industrie autorise des rendements constants, l’agriculture ne permet quant à elle que des rendements décroissants, essentiellement à cause des différences de qualité et de fertilité entre les terres disponibles.

Ricardo raisonne en premier lieu comme s’il n’y avait qu’un seul secteur, l’agriculture, et suppose qu’il existe trois classes : des propriétaires terriens dont le revenu est la rente et qui louent leur terre à des exploitants "capitalistes", qui perçoivent le profit et qui emploient des travailleurs, rémunérés par un salaire.

- Si on admet que bon an mal an le salaire tend vers un minimum de subsistance, on peut le supposer proportionnel au prix du blé qui permet de produire le pain dont se nourrissent les travailleurs .
- Pour Ricardo, le profit est un résidu : c’est la différence entre la valeur totale produite par le travail et les "coûts de production", c’est-à-dire les salaires versés et le loyer de la terre payé au propriétaire. Il reste donc à savoir comment se détermine la rente.
- La rente enfin est "toujours la différence entre les produits obtenus par l’emploi de deux quantités égales de capital et de travail" : elle n’existe que s’il existe une différence dans la fertilité des terres mises en culture. Ricardo explique que s’il n’y avait pas de différences, il n’y aurait pas de rente. Ce qui fait que le loyer de la terre augmente, c’est que la terre est rare d’abord et qu’ensuite elle n’est pas de qualité équivalente
 [1]
- On peut donc considérer que le loyer de la terre est justifié par sa rareté, et la rente l’est par les différences dans les rendements de la terre.

À cause de la croissance de la population, il est nécessaire de mettre en culture de nouvelles terres pour nourrir cette population dont la demande de nourriture augmente. Ces nouvelles terres sont nécessairement moins fertiles que les premières et leurs coûts de production sont supérieurs. Comme elles servent toutes à produire un même bien, le blé, le coût de production tire le prix du blé à la hausse selon la loi du prix unique : un même bien ne peut avoir qu’un seul prix. Cette hausse du prix du blé augmente également le salaire des travailleurs qui doivent désormais payer plus cher la nourriture nécessaire à leur subsistance.

Il en résulte enfin l’apparition de la rente pour le propriétaire : "Dès que par suite des progrès de la société on se livre à la culture des terrains de fertilité secondaire, la rente commence pour ceux des premiers, et le taux de cette rente dépend de la différence dans la qualité respective des deux espèces de terre".

Cette rente est différentielle : la concurrence entre exploitants pour l’accès à la terre en fait monter le loyer ; les propriétaires des terres les plus fertiles voient le loyer augmenter (la différence est la rente) tandis que ceux des terres les moins fertiles touchent désormais un loyer pour une terre qu’on ne leur demandait pas auparavant. La poursuite du processus augmente ensuite la rente des premiers, crée une rente pour les seconds, etc.

Dans ces conditions, la part de la rente dans le produit national augmente et celle des profits baisse, puisque les salaires sont fixés à un minimum de subsistance qui va également croissant. Le profit étant le motif et la source de l’accumulation du capital, l’accumulation est inexorablement freinée et l’économie converge vers un état stationnaire sans croissance.

Mais, dira-t-on, il n’y a pas que l’agriculture dans une économie, même en 1817 ? Ricardo est bien conscient de cela mais il explique (dans un texte antérieur [2]) que même si on tient compte de l’existence d’un secteur industriel, celui-ci emploie également de la main d’œuvre à qui il faut payer un salaire qui dépend tout autant des conditions de subsistance que celui de l’agriculture. La hausse de ces salaires ne peut que réduire le taux de profit des industriels. Par ailleurs les taux de profit doivent être les mêmes dans les deux secteurs car sinon, les capitalistes se déplaceraient de l’agriculture vers l’industrie, ce qui pousserait les taux de profit des industriels à la baisse jusqu’à ce que l’égalité soit retrouvée. Ce qui fera dire à Ricardo : "c’est le profit du fermier qui régit les profits de toutes les autres industries".

Pour Ricardo, c’est donc la rente qui est responsable de l’état stationnaire, mais il est possible de le repousser au moins temporairement : "Là où la richesse augmente avec le plus de vitesse, c’est dans les pays où les terres disponibles sont les plus fertiles, où il y a le moins de restrictions à l’importation, où, par des améliorations dans l’agriculture, on peut multiplier les produits sans aucune augmentation proportionnelle dans la quantité de travail, et où, par conséquent, l’accroissement des rentes est lent". C’est donc d’une part le libre-échange, de l’autre le progrès technique, qui permettent le maintien de la croissance. Ricardo sera de fait un fervent militant de l’abolition des Corn Laws, qui sera obtenue en 1846 .


Notes

[1"Lorsque des hommes font un premier établissement dans une contrée riche et fertile, dont il suffit de cultiver une très petite étendue pour nourrir la population, ou dont la culture n’exige pas plus de capital que n’en possèdent les colons, il n’y a point de rente ; car qui songerait à acheter le droit de cultiver un terrain, alors que tant de terres restent sans maître, et sont par conséquent à la disposition de quiconque voudrait les cultiver ?"
Principes, chap. II.

[2Ricardo D., Essai sur l’influence des bas prix du blé sur les profits du capital, 1815.

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