Quelques lectures utiles
Quelques lectures utiles
ENC Bessières D1/D2
Site de l'académie de Paris

Accueil > 2D1 > Chapitre 01 - L’équilibre microéconomique > Vote utile ou "concours de beauté" ?

Vote utile ou "concours de beauté" ?

Le Monde - 28.04.2017

vendredi 5 mai 2017

En 1936, l’économiste John Maynard Keynes décrivait les mécanismes de croyance collective à l’œuvre sur les marchés financiers. Le rôle des sondages dans le vote du premier tour de la présidentielle pose des questions similaires, et représente un risque pour la démocratie

Pour illustrer le fonctionnement des marchés financiers, John Maynard Keynes avait proposé en 1936 l’analogie avec le jeu du " concours de beauté " organisé par un journal londonien de l’époque. Son principe était simple. Les lecteurs devaient élire la plus belle femme parmi des dizaines de photographies, le gagnant étant celui qui donnerait la réponse la plus proche… du consensus global.

Par cette analogie, Keynes souhaitait illustrer les raisonnements de second ordre à l’œuvre dans les bulles spéculatives financières : pour gagner, il ne s’agit pas de choisir en fonction de ses croyances, mais il faut deviner ce que les autres croient que tout le monde croit, c’est-à-dire choisir en fonction des croyances attribuées au " collectif ". Le problème est que ces croyances du collectif sont l’agrégation des anticipations de chacun sur ce qu’elles pourraient être. D’où le caractère intrinsèquement autoréférentiel, autoprophétique et instable des croyances collectives à l’œuvre dans les bulles spéculatives. Il suffit qu’à un moment tout le monde croie que la croyance collective s’est fixée sur X comme gagnant pour que X devienne effectivement le point focal des croyances collectives et donc le choix gagnant. Ce fonctionnement a été largement étudié en économie et sciences sociales par des chercheurs contemporains comme l’économiste André Orléan ou le philosophe Jean-Pierre Dupuy.

Force est de constater que le premier tour de l’élection présidentielle de 2017 a tourné au concours de beauté. Nous avons été habitués au dilemme du vote utile : choisir non en fonction de nos préférences, mais choisir le candidat le moins pire susceptible de battre au second tour le candidat que nous souhaitons éliminer.

Mais, cette année, l’équation a été bien différente pour une grande partie de l’électorat. Avec la candidate du Front national pronostiquée avec une grande probabilité au second tour, et trois autres candidats au coude-à-coude dans les sondages, les électeurs de gauche, et même certains électeurs de droite, ne savaient plus où donner leur vote. Beaucoup croyaient à la perspective d’un front républicain, la question n’était donc pas de savoir qui pourrait battre Marine Le Pen au second tour, mais comment allaient se coordonner les croyances concernant le candidat de gauche ou de droite qui serait susceptible de passer le premier tour. Fallait-il voter Macron ou Mélenchon ? Fillon ou Macron ? Quant à -Hamon, sa dégringolade dans les sondages a peut-être justement été amplifiée par une croyance collective contingente sur ce qu’allait être le vote utile. L’instabilité de la coordination des croyances collectives est devenue si critique, qu’elle met sur le devant de la scène la question de l’impact des sondages sur nos élections, et de leur instrumentalisation.

" maladie du scrutin majoritaire "

Un des effets des sondages est précisément de synchroniser les croyances collectives. Or, nous avons assisté au cours de cette campagne à une multiplication des sondages et autres méthodes d’évaluation de l’opinion pu-blique, avec des résultats parfois contradictoires au sein d’une même approche méthodologique. A côté des opérateurs historiques ont fleuri des sondages sur les sites de la presse quotidienne, sur les réseaux sociaux ; de nouveaux acteurs ont fait leur apparition, proposant des approches alternatives issues du big data et de l’analyse des réseaux sociaux. Les plus audacieux se sont aventurés, avec les résultats que l’on sait, à donner des pronostics à partir de méthodologies qui non seulement sont trop récentes pour avoir fait leurs preuves, mais qui sont également confidentielles dans la grande majorité des cas.

Politoscope.org est une plate-forme du CNRS qui analyse au quotidien les prises de parole sur Twitter des candidats à la présidentielle et de leur communauté. Nous avons pu y observer le ballet des communautés politiques s’employant à promouvoir les sondages et analyses favorables à leur candidat, indépendamment de leur sérieux, dans le but de convaincre les autres communautés de voter utile chez elles. A l’ère des réseaux sociaux, il est important de prendre conscience que les conclusions des diverses analyses livrées à l’opinion publique ont, dans le cas d’un concours de beauté, un impact certain sur une élection. Elles façonnent la perception du vote utile et orientent l’issue du scrutin vers le futur qu’elles prédisent. Cela étant, l’indépendance et la fiabilité de ces diverses analyses sont des conditions nécessaires au bon déroulement de nos élections présidentielles. Or, force est de constater qu’aucune d’elles ne peut être assurée.

Cette situation remet en cause les fondements mêmes de notre démocratie et les modes de régulation de nos élections. Après le vote utile, nous avons franchi un nouveau cap dans la dégradation de la perception que peuvent avoir certains électeurs du sens de leur vote. Il est urgent d’y remédier.

D’autant que des solutions existent pour soigner cette " maladie du scrutin majoritaire ". Par exemple, le scrutin dit jugement majoritaire, proposé par des chercheurs du CNRS(Michel Balinski et Rida Laraki, " A theory of measuring, electing and ranking ", Proceedings of the National Academy of Sciences - 2007 - ), est un scrutin à un tour donnant la possibilité à chaque citoyen de s’exprimer sur chacun des candidats (en leur attribuant des mentions). La procédure de classement des candidats, en plus d’être immunisée contre des raisonnements stratégiques de type vote utile, a été pensée pour qu’un maximum d’électeurs soient d’accord avec la décision prise. Une expérience est en cours qui permettra de comparer les résultats de ce type de scrutin avec celui de l’élection présidentielle 2017. En cas de résultat concluant, il serait alors temps d’aborder ce pan fondamental de la réforme de nos institutions.

Par David Chavalarias


| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Quelques lectures utiles (académie de Paris)