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La BCE en fait-elle trop ?

Le Monde - 30.04.2017

vendredi 5 mai 2017

Taux bas, taux négatifs, rachats de dettes… Le moins qu’on puisse dire, c’est que la Banque centrale européenne (BCE) teste tout ce qu’elle peut pour relancer le crédit, les prix et l’activité. Ce qui ne manque pas de faire grincer les dents çà et là. En Allemagne, certains économistes ne décolèrent pas contre les taux bas qui, selon eux, laminent l’épargne des retraités de Bavière et du Bade-Wurtemberg. Les organisations non gouvernementales (ONG), elles, s’insurgent de constater que des obligations de groupes polluants tels que Total ou Shell figurent au menu des titres privés rachetés par l’institut de Francfort.

Elles ne sont pas les seules à s’interroger sur ce volet de la politique monétaire accommodante. Depuis juin 2016, la BCE achète entre 2 milliards et 6 milliards d’euros par mois de dettes d’entreprises, en complément de ses rachats de dettes publiques (60 milliards d’euros mensuels au total). Objectif : faire baisser les coûts d’emprunt et contribuer au développement d’un marché obligataire pour les PME. Le tout, pour soutenir la reprise du crédit et la croissance.

Biais non négligeables

A première vue, cela fonctionne. L’ennui, c’est que les modalités de ce programme plutôt opaque, baptisé " Corporate Sector Purchase Programme " (CSPP), soulèvent des questions légitimes. Et si, cette fois, la BCE allait trop loin ? Pour y répondre, Mathilde Lemoine, économiste en chef du Groupe Edmond de Rothschild, a analysé de près ces rachats d’obligations privées, qui se sont élevés à 81 milliards d’euros entre juin 2016 et avril 2017.

Elle en a tiré deux constats. Le premier est que les entreprises françaises sont les grandes gagnantes, puisqu’elles représentent 27 % du CSPP. Suivent les allemandes (25 %), les italiennes (11 %) et les espagnoles (10 %). Le deuxième est que les entreprises du secteur des services collectifs sont surreprésentées, puisqu’elles pèsent 26,4 % des achats : EDF, Engie, Enel, RTE… Suivent celles du secteur de la consommation, à 25 % (Danone, Sodexo, Henkel…), puis de l’industrie, à 12 % (Airbus, Thales, Schneider…) et de la communication, à 10,3 % (Publicis, Vivendi, Bertelsmann…).

Lors de la remontée à venir des taux d’intérêt, toutes ces entreprises verront leurs coûts de financement remonter moins vite que les autres. Tant mieux pour elles. Mais ces achats introduisent également des biais concurrentiels et macroéconomiques non négligeables. D’abord, la BCE " s’immisce dans la politique économique et industrielle des Etats membres ", estime Mme Lemoine.

Pour trouver suffisamment de titres à acheter, le CSPP privilégie en outre, par essence, les entreprises qui émettent beaucoup de dettes. A l’inverse, les entreprises du secteur technologique, qui s’endettent moins sur le marché obligataire, sont sous-représentées. " Cela pourrait ralentir le processus d’adaptation des économies de la zone euro ", explique Mme Lemoine, puisque les entreprises des nouvelles technologies sont désincitées à investir, contrairement à celles des secteurs collectifs. Les Etats pourraient finir par s’en inquiéter et demander des comptes à la BCE, prévient l’économiste. Au risque de nuire à son indépendance…

Marie Charrel


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