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A Londres, la malédiction de la finance

Le Monde - 04.05.2017

vendredi 5 mai 2017

Avec le Brexit et les difficultés des banques d’investissement, la capitale britannique tente d’atténuer sa trop forte dépendance à la finance. Un mouvement timide qui sera difficile à enclencher durablement

Trente-neuvième étage du 1, -Canada Square. Par les grandes baies vitrées, la vue spectaculaire s’étend sur le quartier d’affaires de Canary Wharf, à l’est de Londres. Au premier plan, les logos des grandes banques s’affichent en énormes lettres au sommet des gratte-ciel : HSBC, Barclays, Citi… A l’arrière-plan, le long du serpentin de la Tamise, se détachent les tours de la City, l’autre quartier d’affaires de la capitale britannique, au centre-ville.

Ce simple coup d’œil résume à lui seul Londres, une ville dominée, physiquement et économiquement, par la finance. Ce secteur représente presque un cinquième de l’économie londonienne et emploie directement 750 000 personnes. De vastes secteurs d’activité du reste de la capitale dépendent de cette colonne vertébrale : immobilier, restaurants, hôtels, aéroports…

Mais ici, au 39e étage, l’ambiance tranche volontairement avec l’effervescence des -salles de marché. Des canapés confortables et de hauts tabourets de bar ont été disposés près d’un comptoir de café, dans un décor rappelant les start-up de la Silicon Valley.

Nous sommes à Level 39, un incubateur de jeunes entreprises créé par Canary Wharf Group. Objectif : diversifier l’endroit, pour ne plus dépendre exclusivement des banques d’investissement. " Canary Wharf a été construit à partir des années 1980, lors de la dernière révolution technologique, avec l’arrivée des grandes salles de marché, explique Ben Brabyn, qui dirige Level 39. Aujourd’hui, un autre bouleversement est à l’œuvre, grâce au numérique. "

Son travail consiste à identifier les jeunes pousses, qui pourront à terme assurer la relève. M. Brabyn a fait venir des entreprises comme Digital Shadows, qui travaille sur la cyber-sécurité et les pertes de données informatiques. Créée en 2011, la start-up compte actuellement cent vingt employés, aux trois quarts installés à Level 39. " Initialement, nous travaillions exclusivement dans la finance, explique James Chappell, son cofondateur. Mais aujourd’hui, nous comptons aussi des clients dans le pétrole, la pharmacie, les télécoms, les médias… " L’entreprise a tellement grandi qu’elle s’apprête bientôt à quitter l’incubateur.

La route vers la diversification reste pourtant longue. Digital Shadows réalise environ 60 % de son chiffre d’affaires dans la finance. M. Brabyn résume le problème d’une boutade : " Si vous lancez une pierre au -hasard ici, vous toucherez un consultant. " Consultants, gérants, courtiers, comptables, avocats et autres banquiers d’affaires sont, en effet, largement majoritaires dans les -entreprises environnantes.

Un bilan clairement négatif

John Christensen a développé une théorie pour évoquer cette domination : " la malédiction de la finance ". Le président de Tax Justice Network, une association de lutte contre l’évasion fiscale, reprend ainsi l’idée de la " malédiction du pétrole " propre à certains pays riches en hydrocarbures, mais qui restent désespérément pauvres.

" La finance est un piège, qui aspire toutes les ressources, explique-t-il. Les meilleurs jeunes diplômés finissent souvent par y travailler, même s’ils ont étudié des matières complètement différentes, comme la biologie marine par exemple. Les banques britanniques, au lieu d’être tournées vers notre tissu industriel, comme c’est le cas en Allemagne, se concentrent sur les marchés financiers internationaux. La finance pousse la livre sterling à la hausse, de façon artificielle, ce qui rend nos entreprises moins compétitives. " Pour M. Christensen, qui nous reçoit à Regent’s Park dans un des rares cafés n’appartenant pas à une grande enseigne, à mille lieues des tours rutilantes du quartier de -Canary Wharf, le bilan est clairement négatif : " Sur le long terme, l’excès de finance -réduit notre croissance économique. "

Depuis la crise financière de 2008, les gouvernements britanniques successifs se disent conscients du problème. Leur mantra : " rééquilibrer " l’économie vers davantage d’industrie, de recherche, de nouvelles technologies… Mais en réalité, il est difficile de sortir du " piège " financier, tant cette -industrie domine.

La finance est le secteur qui paie le plus d’impôts, versant 11 % des recettes fiscales du pays, selon TheCityUK, un lobby financier. C’est aussi le deuxième secteur d’exportation, juste après les services aux entreprises (consultants, avocats, comptables…), qui y sont étroitement liés. Dans l’ensemble du pays, 2,2 millions d’emplois dépendent directement de la finance, aux deux tiers hors de Londres. Pour le Royaume-Uni, le sevrage, s’il a lieu, sera douloureux…

Le pays n’a pourtant pas vraiment le choix. Depuis 2008, les plans de licenciement se multiplient dans les grandes banques d’affaires. Certes, leur domination a fait place à celle d’autres métiers de la finance : le nombre de gérants, d’avocats ou encore d’assureurs est en progression. Mais leur rôle est moins central qu’autrefois. Et désormais, le Brexit vient compliquer cette équation, menaçant des dizaines de milliers d’emplois supplémentaires.

L’exemple de Canary Wharf est parlant. Aujourd’hui, le quartier déborde de vitalité, les tours étant occupées à 97 %. Mais l’effervescence apparente cache mal les inquiétudes pour l’avenir. L’immense extension du quartier d’affaires, qui compte augmenter sa surface des deux tiers (un million de mètres carrés supplémentaires à terme !), a été complètement remise à plat ces dernières années. " Le projet initial était de construire deux tiers de bureaux et un tiers de logements, explique John Garwood, le secrétaire général du Canary Wharf Group. Finalement, nous avons inversé cette proportion. "

Canary Wharf a décidé de s’adapter

Les grandes institutions financières ne se précipitent plus à Londres. Si elles n’ont pas quitté la ville, leur demande d’installation à long terme a ralenti. " Leur recherche de grandes surfaces de bureaux, avec d’immenses open spaces, a fortement diminué ", reconnaît M. Garwood, en présentant la maquette de la future extension de son quartier. De 2012 à 2016, seuls 22 % des surfaces nouvellement louées à Canary Wharf l’ont été par des entreprises financières, moins que le secteur public (26 %) et à peine plus que les télécoms et médias (21 %).

Inversement, la capitale britannique fait face à une crise aiguë du logement, nécessitant la construction de tours résidentielles. Canary Wharf a donc décidé de s’adapter.

Dans l’autre quartier de la finance, la City, les pouvoirs publics s’organisent également. " On n’a pas pris de décision délibérée de se diversifier, mais on travaille à rendre l’endroit plus agréable à vivre ", explique Mark Boleat, président du comité politique de la City.

Il y a vingt ans, le Square Mileétait totalement déserté le week-end et ne comptait pratiquement aucune boutique. Progressivement, plusieurs hôtels ont ouvert leurs portes, les pubs et restaurants ferment plus tard et un centre commercial a été construit près de la cathédrale Saint-Paul. La mairie impose aussi ses conditions aux nouvelles tours. " Nous avons récemment exigé que deux étages d’un nouveau projet soient réservés à un espace de bureaux flexibles, pour recevoir de potentielles start-up ", poursuit M. Boleat. Signe des temps, Deliveroo (livraison de repas) vient d’installer son siège à la City, dans une ancienne salle de marché.

Ce n’est évidemment pas M. Boleat, -lobbyiste en chef du centre financier, qui dira qu’il y a trop de finance à Londres. M. Garwood, de Canary Wharf, est sur la même longueur d’onde : " Nous ne sommes pas le Qatar. La finance ne représente que 15 % de notre économie. " Mais tous deux reconnaissent qu’une page est en train de se tourner, et que le poids des grandes banques est sur le déclin.

De leur point de vue, l’objectif n’est pas tant de remplacer la finance que de la réinventer. Il y a trois siècles, les banques ont débuté dans les pubs de la City et les assurances dans les cafés. Aujourd’hui, elles mutent une nouvelle fois. L’accent est désormais mis sur les fintech, ces entreprises qui utilisent les nouvelles technologies pour révolutionner le travail des banques.

" La finance est la clé de la prospérité de Londres et elle n’est pas près de disparaître ", estime M. Garwood. Une profession de foi qui désespère M. Christensen, de Tax Justice Network : " Avec le Brexit, que je regrette, nous avons l’occasion de mettre en place un plan à long terme, sur vingt ans, pour renforcer l’éducation et rééquilibrer notre économie. Mais ce n’est malheureusement pas ce qui est en train de se passer. " La malédiction de la finance demeure…

Eric Albert


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