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Faut-il taxer les robots ?

Alternatives économiques, février 2017

lundi 20 février 2017

1. Automatisation : où en est-on ?

Il faut taxer les machines ! L’idée est ancienne, mais elle a resurgi à l’occasion du débat sur le revenu universel. Pour beaucoup de ses promoteurs, une telle taxation serait un des moyens principaux de le financer. Leur raisonnement : comme l’automatisation va inexorablement réduire l’emploi disponible, le fruit du « travail » des robots doit permettre de nourrir demain tous ceux qui, à cause d’eux, ne trouveront plus jamais de travail.

Mais où en est-on aujourd’hui de l’automatisation ? L’indicateur principal qui permet de juger de la dynamique de la substitution du travail par le capital, comme disent les économistes, c’est l’évolution de la productivité, c’est-à-dire la quantité de richesses produite pour chaque heure de travail. Or, cette hausse n’a cessé de ralentir depuis cinquante ans : alors que la productivité horaire progressait de 6,2 % par an en moyenne dans les années 1960, elle n’augmentait plus que de 2 % par an dans les années 1990, de 1,3 % dans les années 2000 et de 1 % seulement au cours de la décennie 2010, selon l’Insee. Difficile dans ces conditions de voir dans la persistance du chômage de masse le résultat de l’accélération du mouvement d’automatisation.
Une autre approche permet de confirmer ce diagnostic : pour produire 100 euros de richesse dans l’année, il fallait en 1981 mobiliser des machines qui valaient en moyenne 34 euros et des logiciels qui coûtaient 3 euros, soit 37 euros d’équipements de production, selon l’Insee. En 2015, il n’y avait plus besoin pour produire autant de richesses que de 27,50 euros de machines et de 6,50 euros de logiciels, soit 34 euros d’équipements. Sur cette période, ce que les économistes appellent l’intensité capitalistique de l’économie française a donc, dans l’ensemble, plutôt décru. On utilise certes deux fois plus de logiciels qu’il y a trente-cinq ans, mais aussi moins de machines. C’est le reflet de la désindustrialisation du pays, mais aussi des politiques publiques qui ont eu pour but de décourager la substitution du travail par le capital, avec notamment des exonérations de cotisations sociales massives à proximité du Smic afin d’« enrichir » la croissance en emplois.

Où se situe la France par rapport aux autres pays développés sur le plan de l’automatisation ? Les comparaisons internationales ne sont pas aisées dans ce domaine parce que les données concernant les stocks de machines sont très fragmentaires.

Le niveau élevé de la productivité du travail en France traduit cependant probablement un niveau d’automatisation plus poussé qu’ailleurs dans le domaine des services (banques, commerce…). En matière industrielle en revanche, la Fédération internationale de la robotique estime le nombre des robots à 126 pour 10 000 salariés dans l’industrie française, contre près de 300 en Allemagne et de 500 en Corée du Sud [1]. L’industrie hexagonale a donc plutôt décroché ces dernières années en matière d’automatisation, faute d’investissements suffisants.

2. L’automatisation fait-elle baisser l’emploi ?

Les chiffres récents n’indiquent pas d’accélération de la substitution capital- travail. Mais qu’en sera-t-il dans le futur ? Les craintes sont nombreuses à ce sujet, notamment depuis une étude publiée en 2013 [2] qui concluait que 47 % des emplois existants étaient susceptibles de disparaître au cours des prochaines années. Cette étude a été beaucoup critiquée. En appliquant les mêmes critères, l’OCDE estimait ce chiffre à 9 % d’emplois menacés. Le Conseil d’orientation pour l’emploi aboutit lui aussi à un ordre de grandeur similaire dans le cas de la France, dans son rapport « Automatisation, numérisation et emploi »[1]. Quoi qu’il en soit, des emplois en grand nombre risquent en effet de disparaître, ainsi que des secteurs d’activité entiers (comme la presse écrite traditionnelle…).

Et le cortège de licenciements, de faillites et de restructurations qui accompagnent ce mouvement posera incontestablement des difficultés sociales considérables. Cela fera-t-il pour autant automatiquement baisser le total des emplois offerts dans l’économie ? Il n’y a pas de raison que ce lien soit mécanique.

Tout d’abord, les machines ou les logiciels qui permettent de supprimer des emplois doivent eux-mêmes être produits. Cette substitution crée donc de nouveaux emplois. En nombre certes significativement moindre, sinon un tel remplacement n’aurait pas d’intérêt économique. Où cette production sera-t-elle située ? Autant pour les machines industrielles classiques, la France est mal placée, autant sur les logiciels et les technologies de l’information le pays dispose d’atouts non négligeables.

De plus, la substitution capital-travail permet de produire à moindre coût. De ce fait, les produits et les services en question peuvent devenir moins chers. Si les politiques économiques menées par ailleurs maintiennent le pouvoir d’achat de la population – une condition importante et pas toujours réunie –, ces biens et ces services pourront être achetés en plus grand nombre, poussant ainsi l’emploi à la hausse dans les secteurs concernés. Ou si ce n’est pas le cas, le pouvoir d’achat dégagé grâce à ces baisses de prix permettra de développer d’autres activités, elles aussi créatrices d’emplois.

C’est ce que le démographe Alfred Sauvy appelait le « déversement » : la hausse de la productivité liée à la mécanisation de l’agriculture a permis l’essor de l’industrie, tandis que l’automatisation croissante de cette industrie a facilité le développement des services. Quelles activités pourraient prendre le relais de services automatisés avec la révolution numérique ? Difficile à dire aujourd’hui, mais les besoins sociaux non ou mal satisfaits restent nombreux et l’imagination des êtres humains pour inventer de nouvelles activités ne connaît guère de limites.

Enfin, la hausse de la productivité liée à la substitution capital-travail a permis aussi, et peut encore faciliter dans le futur, un mouvement historique de réduction du temps de travail. Il en limite les impacts négatifs sur l’emploi tout en contribuant à améliorer nos vies.

3. Pourquoi il ne faut pas taxer les machines ?

Compte tenu de ces éléments, faut-il taxer les machines ? Ou plutôt les taxer davantage parce qu’elles le sont déjà amplement. Leur fabrication et leur commercialisation donnent lieu tout d’abord à prélèvements sociaux, impôt sur les sociétés… De plus, la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), qui a remplacé la taxe professionnelle depuis 2010, ponctionne déjà lourdement les entreprises à forte intensité capitalistique. Depuis de longues années déjà, la faiblesse de l’investissement productif des entreprises est un des handicaps majeurs de l’économie française. C’est notamment l’une des causes principales de sa désindustrialisation : face à la concurrence des pays à bas coûts de main-d’œuvre, la seule chance de conserver une industrie en France c’est que celle-ci soit très automatisée. Si on taxait davantage les machines, on favoriserait surtout les sociétés de travail intérimaire. Au-delà de ces questions d’opportunité, la proposition de taxer les machines repose plus fondamentalement sur une erreur de raisonnement : contrairement à ce qu’on entend souvent, les machines ne produisent en réalité aucune valeur supplémentaire. Elles ne sont que des « consommations intermédiaires », au même titre que les autres intrants utilisés par les entreprises, même si le fait qu’elles soient « consommées » sur une longue période entraîne un traitement comptable différent des autres biens et services achetés par les entreprises.

Taxer les machines n’a pas grand sens, parce que la seule chose qui soit capable d’ajouter de la valeur à ce qu’une entreprise se procure ailleurs, c’est le travail humain. L’inconvénient principal des machines n’est donc pas tant, en réalité, qu’elles se substituent aux hommes pour produire de la valeur. Il est plutôt qu’elles mobilisent des matières premières non renouvelables et de l’énergie dont l’usage n’est pas suffisamment taxé aujourd’hui pour refléter l’impact négatif qu’il a sur notre environnement.

Guillaume Duval

[1] Voir le rapport « Automatisation, numérisation et emploi », Conseil d’orientation pour l’emploi, accessible sur https://lc.cx/Jqkf

[2] « The Future of Employment : How Suscetible Are Jobs to Computerisation ? », par Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, accessible sur https://lc.cx/Jqkj


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