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« Le Négationnisme économique » : la science économique peut-elle imiter la médecine ?

Le Monde - 23.09.2016

mercredi 28 septembre 2016

Dans leur ouvrage très critiqué, les économistes Cahuc et Zylberberg vantent les mérites d’une méthode empruntée à la médecine, efficace mais pas sans défauts.

Le Négationnisme économique. L’ouvrage de deux économistes, au titre volontairement provocateur, n’en finit plus de susciter des réactions dans le Landerneau universitaire.

Dans ce livre, Pierre Cahuc et André Zylberberg accusent certains de leurs confrères et quelques groupes de réflexion (qu’on pourrait qualifier, même si c’est réducteur, de « plutôt à gauche »), en particulier les Economistes atterrés et l’Association française d’économie politique (AFEP), d’avoir sombré dans l’obscurantisme ; selon eux, ils nient sans raison les résultats de travaux publiés dans les revues scientifiques et s’accrochent à des conceptions dépassées, alors que l’économie serait devenue une science expérimentale, au même titre que la médecine ou la biologie.

Ce conflit entre tenants d’une économie « science dure » et partisans d’une approche plus de « science humaine » n’est pas nouveau, surtout en France. Les discussions, parfois violentes, et les désaccords sont monnaie courante en sciences, ils sont même un moteur des innovations scientifiques. Mais l’essai des deux auteurs, par son ton, a relancé cette vieille querelle avec une véhémence inattendue : il ne s’agit plus d’argumenter pour faire avancer les connaissances, mais de « [se] débarrasser », purement et simplement, de toute forme de réflexion économique qui ne s’appuie pas sur « l’expérimentation ».

L’expérimentation, méthode miracle de l’économie ?

En économie et ailleurs, l’expérimentation permet d’identifier l’effet d’une mesure sur une population. Pour cela, on compare ce qu’il se passe au sein d’un groupe ayant subi la mesure et d’un autre ne l’ayant pas subie.

Pour que les résultats soient fiables, la théorie statistique exige que les groupes soient constitués au hasard. Cette méthode est très utilisée en économie du développement, où l’on peut « facilement », par exemple, sélectionner au hasard cinquante écoles parmi cent pour tester l’efficacité d’une réduction de l’effectif des classes. Selon les auteurs, c’est grâce à elle que l’économie est devenue une science expérimentale aux résultats incontestables.

Contrairement à ce qu’affirment les auteurs, on trouve encore assez peu de travaux reposant sur une expérimentation contrôlée dans les revues d’économie les plus importantes (7 articles sur 187 dans le journal de l’American Economic Association en 2013, d’après le décompte de l’économiste André Orléan). Particulièrement pour les politiques publiques, l’expérimentation contrôlée est difficile à mettre en œuvre et les conditions indispensables au bien-fondé des résultats y sont rarement satisfaites.

Par exemple, l’effet d’une hausse du revenu minimum sur l’emploi aux Etats-Unis est fréquemment cité par les économistes. Il s’agit de comparer l’emploi dans un Etat ayant connu une hausse du revenu minimum à celui d’un Etat où ce dernier n’a pas changé. Dans la plupart des études, la méthode ne relève donc pas d’une « expérience contrôlée » (où l’on comparerait deux mesures au sein d’un même Etat, avec les mêmes lois, voir le lexique ci-dessous), puisqu’on ne compare ainsi qu’un seul Etat ayant subi la mesure avec un autre ne l’ayant pas subi, et le choix de l’Etat subissant la mesure n’est pas fait au hasard.

On se trouve alors dans le cadre d’une « expérience naturelle », moins adaptée pour obtenir des conclusions générales. Si l’on adopte le parallèle que font Cahuc et Zylberberg avec la médecine, le fait de n’observer que deux Etats revient à tester un médicament sur une seule personne, comparer son état de santé à celui d’une autre personne ne l’ayant pas pris, puis se prononcer sur l’efficacité du médicament en général. Peu probant.

Romain Damian


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