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« Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, on assiste à un “tournant empirique” de l’économie »

Le Monde - 15.09.2016

mercredi 28 septembre 2016

Annie Cot est professeure à l’université Panthéon-Sorbonne (Paris-I), où elle dirige le master « Economie et sciences humaines. Epistémologie, méthodes, théories ». Elle vient de publier, avec Samuel Ferey, un article intitulé « La construction de “faits” économiques d’un nouveau type : éléments pour une histoire de l’économie expérimentale » (L’Actualité économique, 2016).

Dans leur livre « Le Négationnisme économique », Pierre Cahuc et André Zylberberg affirment que, « depuis plus de trois décennies, l’économie est devenue une science expérimentale dans le sens plein du terme comme la physique, la biologie, la médecine ou la climatologie », et que réfuter ses résultats, lorsqu’ils sont validés par les pairs et publiés dans les revues scientifiques, relève du ­ « négationnisme ». Cela a suscité des réactions extrêmement violentes de leurs collègues nommément mis en cause. Que vous inspire cette querelle ?

Qu’elle n’est pas nouvelle ! La violence et la nature de ce débat rappellent deux précédentes affirmations d’un « monisme méthodologique », c’est-à-dire du rejet d’une partie de la communauté par une autre sous prétexte qu’elle n’utilise pas la « bonne méthode ».

La première remonte à 1883, lorsque Carl Menger, le fondateur de l’école autrichienne d’économie, attaque l’école « historiciste », qui domine alors le paysage universitaire en Allemagne. L’école historiciste, selon laquelle les phénomènes économiques ne peuvent être dissociés de leur contexte historique et culturel, réfute toute possibilité de modélisation ou de théorisation générale et universelle : elle se contente d’observer des situations spécifiques. Elle donnera naissance au courant « institutionnaliste », qui dominera aux Etats-Unis jusque dans les années 1920-1930. Menger, lui, affirme que l’observation empirique doit servir à vérifier les théories : c’est la méthode hypothético-déductive, qui triomphe en Europe avant de traverser l’Atlantique dans les années 1930. Cette querelle des méthodes (« methodenstreit ») aura profondément divisé les économistes pendant un demi-siècle.

Le second débat date de 1947. Cette année-là, l’économiste Tjalling Koopmans écrit aux Etats-Unis un article au titre retentissant, « Measurement Without Theory » (« Mesure sans théorie ») : il reproche à ses collègues du National Bureau of Economic Research, une institution de recherche américaine créée en 1920 sous influence institutionnaliste, de faire de l’économie « empirique » au lieu de construire des lois générales : l’enjeu de l’époque était de proposer une analyse économétrique des cycles économiques.

Les économistes ne tendent-ils pas régulièrement à affirmer que leur discipline est une « science » au même titre que les sciences de la nature, cherchant ainsi à se démarquer des sciences sociales ou humaines ?

Le problème n’est pas de chercher à « faire science », mais de croire qu’il s’agit de « la » science, unique, univoque et universelle. Or l’économie, comme toutes les disciplines, s’est construite sur des a priori. Pour ­Thomas Hobbes [1588-1679], on ne peut construire une science de la société que si l’on considère que les individus agissent rationnellement. Selon John Stuart Mill [1806-1873], la science économique ne peut s’intéresser qu’aux sphères de la production et de l’échange, car celle de la répartition concerne les passions humaines et politiques, dans laquelle l’économie ne saurait se risquer. Cette relation à la rationalité n’a jamais cessé de traverser le débat entre économistes. Dans un camp, il y a ceux qui pensent qu’il faut restreindre le champ de la discipline à ce qu’elle peut traiter théoriquement. Dans l’autre, ceux qui estiment que l’homme suit réellement des comportements rationnels que l’on peut analyser et modéliser.

En matière de théorie, les économistes sont régulièrement tentés d’exporter des formalisations issues d’autres disciplines – physique, mathématiques, biologie, neurosciences – pour les appliquer aux faits économiques et sociaux. Ces choix influencent celui des théories elles-mêmes. La mécanique a ainsi influencé les théories de l’équilibre général ou de l’équilibre partiel, la théorie de l’évolution a conduit à s’intéresser aux processus d’innovation, la théorie des jeux invite à raisonner en termes de stratégie, et ainsi de suite. Ces débats méthodologiques ont toujours nourri la science économique.

Au sortir de la première guerre mondiale, par exemple, après le déchaînement des passions européennes, un groupe de chercheurs de toutes disciplines se réunit à Vienne afin d’élaborer une méthode unique pour toutes les sciences, et d’assurer ainsi le triomphe de la rationalité. En 1929, le Cercle de Vienne publie son Manifeste, texte historique fondé sur cette conception scientifique du monde. Là encore s’opposent deux écoles. Les partisans du « positivisme logique » souhaitent étendre cette conception à toutes les disciplines. Les institutionnalistes, eux, défendent une spécificité des sciences humaines, y compris de l’économie : la relation entre le chercheur et l’objet de sa recherche, estiment-ils, joue un rôle déterminant, bien plus que dans les sciences de la nature.

L’accès et le traitement d’un nombre de plus en plus grand de données (le big data) ne permettent-ils pas désormais aux économistes de « découvrir » des vérités scientifiques fondées sur l’observation des faits réels, « naturels » ?

L’économiste ne pose pas sa caméra n’importe où pour filmer la réalité ! Les données qu’il utilise ne sont pas… des données : elles sont construites au moyen de protocoles d’enquête, de techniques statistiques, de modélisations. Elles sont enracinées dans une théorie. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, on assiste à un « tournant empirique » de l’économie. A la statistique et à l’économétrie se sont ajoutés les faits issus des expérimentations, en laboratoire ou sur le terrain. Mais les questions restent les mêmes ! Est-ce que l’empilement de faits empiriques peut faire une théorie ? Est-ce qu’une expérimentation en un lieu et à un moment précis peut être reproduite ailleurs et plus tard ? Le big data est une technologie de recherche comme avant lui les statistiques, l’économétrie ou les modèles mathématiques : il soulève les mêmes questions.

Ce qui a changé, en revanche, c’est la manière de considérer l’économie expérimentale. On assiste actuellement à un curieux renversement de situation. A l’origine, les économistes demandaient à l’expérimentation de vérifier leurs modèles et leurs théories. Puis celle-ci s’est progressivement affranchie de cette demande pour affirmer son propre programme théorique : l’économie comportementale a ainsi mis en cause la théorie classique de l’agent économique rationnel et de l’efficience des marchés. C’est cet enthousiasme empirique qui est aujourd’hui « retourné » contre ceux qui souhaitent rester proches des faits, au service des nouveaux tenants de la modélisation théorique. Les auteurs du Négationnisme économique défendent donc simplement un nouveau « monisme méthodologique ». Mais c’est un projet illusoire.

Pour quelles raisons ?

Les disciplines qui se trouvent à la frontière de l’économie, comme l’histoire, la psychologie, la sociologie ou le droit, multiplient les méthodes empiriques, les expérimentations de laboratoire, les expérimentations de terrain. Mais il est difficile d’utiliser à des fins d’économie normative les résultats observés lors d’une expérimentation, pour au moins deux raisons. D’une part, l’économie est une science multiple. Quitte à décevoir ceux qui se disent « hétérodoxes », l’orthodoxie a en réalité volé en éclats : il y a aujourd’hui une incroyable diversité des approches, et les débats évoqués plus haut se déploient dans toutes les directions. D’autre part, l’objet de l’économie n’est pas global. Elle ne s’occupe que d’une partie du fonctionnement de la société : la production et la répartition des biens et des services. Or les représentations, la religion, la culture ou les institutions politiques jouent également leur rôle.

L’économiste Léon Walras, pourtant défenseur de la mathématisation de l’économie, invitait, à la fin du XIXe siècle, à distinguer plusieurs champs qui obéissent à des règles différentes : l’économie politique pure, qui est mathématique et traite des relations entre des objets ; l’économie appliquée, relative aux relations entre les hommes et les choses ; l’économie sociale, qui s’intéresse aux relations entre les hommes. Il refusait de mélanger les trois. Il distinguait ainsi les domaines du « vrai », du « juste » et de l’« utile ». Autrement dit, ce qui est vrai n’est pas forcément juste et utile, ce qui est juste et utile n’est pas forcément vrai, et ainsi de suite. Cette exigence n’a pas vieilli. Que la discipline continue donc à s’enrichir de ses désaccords et de sa pluralité, et abandonne l’idée, dangereuse et chimérique, qu’une science économique unique pourrait avoir le « vrai » de son côté !

Antoine Reverchon (Propos recueillis par)


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