Accueil > Divers > Angus Deaton : « La volonté de libération humaine est telle que le progrès (...)

Angus Deaton : « La volonté de libération humaine est telle que le progrès continuera »

Le Monde - 10.09.2016

mercredi 14 septembre 2016

Angus Stewart Deaton, né le 19 octobre 1945 à Édimbourg en Écosse, économiste britannico-américain, spécialiste de microéconomie. Il a obtenu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2015

Angus Deaton, professeur d’économie à Princeton, était à Paris à l’occasion de la parution de son premier ouvrage traduit en français, La Grande Evasion – Santé, richesse et origine des inégalités (PUF, 384 p., 24 euros), récit de la façon dont une partie de l’humanité est parvenue à sortir du piège de la pauvreté et de la mortalité infantile au cours des 250 dernières années. Ce livre est la synthèse d’une longue carrière (Angus Deaton est né en 1945) durant laquelle il n’a cessé de croiser les données économiques, démographiques, médicales, historiques, pour mieux comprendre les comportements humains.

Il a reçu en 2015 le prix Nobel d’économie « pour son analyse de la consommation, de la pauvreté et du bien-être », dont ont été tirés des modèles et des outils utiles à l’action publique, comme le seuil de pauvreté calculé par l’ONU. Ce qui ne l’empêche pas de conserver une distance critique vis-à-vis des économistes qui prétendent guider les politiques publiques à partir de l’analyse « objective » des données.

Pourquoi avoir choisi ce titre, « La Grande Evasion », inhabituel pour un livre d’économie ?

C’est un hommage au film de John Sturges, avec Steve McQueen (1963), qui raconte l’histoire de prisonniers d’un stalag allemand de la seconde guerre mondiale, qui cherchent à s’évader : ils font preuve de courage, de volonté, d’innovation, de coopération ; certains y parviendront, beaucoup seront repris. J’y vois la métaphore du désir de liberté qui anime les hommes, de leurs efforts pour sortir de la pauvreté, de l’oppression, de la maladie.

Beaucoup vivent aujourd’hui dans des pays riches et démocratiques ; mais beaucoup sont restés bloqués dans le tunnel. C’est l’origine des inégalités. Cette métaphore interroge aussi le comportement de ceux qui se sont évadés vis-à-vis de ceux qui sont restés. Car la question première de la politique est : les évadés vont-ils faire de leur réussite une rente, et laisser les autres dans le stalag ? Ou bien vont-ils les aider à en sortir ?

Pourtant, vous critiquez l’aide des pays occidentaux aux pays en développement. N’est-ce pas paradoxal ?

Nous avons le devoir d’aider, la question est : comment ? Si vous avez un voisin alcoolique au chômage qui bat sa femme et lui vole son revenu pour boire, vous serez tenté d’aider cette femme. Mais si vous lui donnez de l’argent, son mari le lui prendra. Il y a certes des conditions de « bonne gouvernance » au versement de l’aide. Les gouvernements les respectent au début, mais pas bien longtemps. Or les programmes sont lancés, les bénéficiaires attendent l’argent, et si vous stoppez les versements, les Chinois vont vous remplacer. Alors vous continuez…

De quel droit déciderions-nous, nous Occidentaux et anciens colonisateurs, de ce qui est bon ou pas pour les populations des pays en développement, ou du nombre d’enfants qu’il leur convient d’avoir ? Plus que l’aide publique ou les entreprises privées, c’est la diffusion des idées et des innovations qui aide ces pays. Les recherches de l’armée américaine sur un vaccin contre la malaria pour protéger ses marines en opération sous les tropiques auront davantage d’effet sur la mortalité infantile en Afrique, comme les découvertes de Pasteur en Occident.

Pour certains économistes, la mondialisation de l’économie de marché a sorti des millions de personnes de la pauvreté ; pour d’autres, elle détruit les ressources naturelles et les sociétés humaines…

Il est incontestable que des centaines de millions de Chinois et d’Indiens ne se seraient pas enrichis sans accéder aux marchés d’exportation et aux innovations technologiques. Mais il est vrai aussi que la mondialisation a dégradé les conditions de vie de millions de gens en Occident, en particulier les ouvriers, les moins qualifiés, les minorités. On ne peut pas faire sans le marché, mais le marché ne peut pas tout. Il faut nécessairement une action collective, des institutions, des politiques publiques.

C’est évident dans le cas de la santé : si on avait laissé faire le marché, l’espérance de vie ne se serait pas envolée en Occident au XIXe siècle. Il a fallu une politique publique d’assainissement de l’eau et d’éducation pour faire reculer les maladies infectieuses, première cause de la mortalité infantile. Mais dans de nombreux pays, les pouvoirs publics sont corrompus ou inefficaces. C’est pourquoi cohabitent deux systèmes de santé, un public et un privé. Comme dit un de mes amis indiens, le tout est de s’adresser au système qui saura le mieux traiter la maladie que vous avez…

Etes-vous optimiste sur la possibilité de voir s’« évader » ceux qui sont encore enfermés dans la pauvreté, en Afrique, en Asie du Sud, en Amérique centrale ?

Je suis optimiste, mais pas aveugle. Je crois que la volonté de libération humaine est telle que le progrès continuera. Il y aura d’autres innovations que nous n’imaginons pas aujourd’hui. Je suis né dans une famille très pauvre, en Ecosse. Vous voyez ce smartphone, qui me permet de parler avec mes petits-enfants depuis mon hôtel parisien ? J’aurais tué pour l’avoir quand j’étais gamin !

Mais je pense aussi qu’il peut y avoir des périodes de régression. La « vie bonne » est très récente dans l’histoire humaine. Mais il est faux d’affirmer que seul l’Occident capitaliste a vaincu la pauvreté. La description des villes chinoises au XIe siècle ressemble à celle des villes britanniques de la fin du XVIIIe. Mais comment faire durer et étendre ce que nous avons réussi ? Je dois dire, hélas, que ce progrès peut être réversible.

Par le réchauffement climatique, si nous ne le maîtrisons pas, par des épidémies nouvelles comme le sida ou Ebola, et surtout par des erreurs politiques majeures, comme celle que nous commettons en laissant trop de gens coincés dans le tunnel. L’accroissement des inégalités n’est pas un problème économique, mais politique. Le résultat, c’est que les gens se défient de plus en plus des institutions démocratiques, ce qui peut conduire à des régressions, comme celles que nous avons connues au XXe siècle.

Vos travaux sont reconnus pour la quantité énorme de données que vous traitez. Partagez-vous l’opinion, défendue par les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg dans leur ouvrage « Le Négationnisme économique » (Flammarion, 240 p., 18 euros), que la multiplication des données, la méthode et la puissance de leur traitement ont fait de l’économie une « science expérimentale » ?

Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai écrit avec Nancy Cartwright (université de Durham et de San Diego) un article, « Understanding and Misunderstanding Randomized Controlled Trials (RTC) » (« Compréhensions et malentendus autour des essais contrôlés par tirage au sort », National Bureau of Economic Research, working papers n° 22595, août 2016). Cette méthode – qui consiste à comparer deux échantillons de population tirés au sort, dont l’un a été soumis à un traitement (en médecine, par exemple) ou à une mesure (de politique économique ou sociale) – s’est largement répandue en économie, car elle permettrait, selon ses utilisateurs, de déterminer « ce qui marche ».

Or cet enthousiasme est basé sur des malentendus : croire que le tirage au sort permet d’égaliser toutes les conditions… sauf ce que l’on veut mesurer ; croire que le tirage au sort est indispensable pour résoudre les problèmes de sélection ; croire que la déduction statistique de l’observation d’un essai contrôlé par tirage au sort est simple parce qu’il suffit de comparer deux moyennes. Or, aucune de ces affirmations n’est vraie. Certes, un essai contrôlé par tirage au sort requiert peu d’hypothèses et de connaissances préalables, mais cela s’avère un handicap dans le processus cumulatif de la science, car on produit une multitude de données inutiles et imprécises.

Il est en réalité difficile d’utiliser les conclusions d’un essai contrôlé par tirage au sort hors du contexte exact où il a été conduit. Il n’est utile que s’il est combiné avec d’autres méthodes et d’autres disciplines pour découvrir non pas « ce qui marche », mais pourquoi les choses marchent, à tel moment et à tel endroit. A part affirmer des présupposés et en convaincre les incrédules, l’essai contrôlé par tirage au sort seul ne sert à rien.

Croire que l’on a « toutes les données », c’est manquer singulièrement d’humilité. Nous en avons beaucoup, mais le nombre d’éléments qui déterminent nos comportements est bien plus grand ! Il y a certes des consensus en économie, mais leur périmètre est bien plus réduit que ne le croient les économistes. Savoir si je pratique une science exacte, expérimentale ou humaine ne m’intéresse pas. Je me passionne simplement pour les activités des hommes.

Antoine Reverchon.


| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Quelques lectures utiles (académie de Paris)