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La "loi travail" vue des tribunes

Le Monde - 19.03.2016

lundi 21 mars 2016

Le projet de réforme du code du travail a créé une ligne de fracture chez les économistes : le texte cristallise les antagonismes entre plusieurs courants de pensée

Il y avait bien longtemps qu’un projet de loi n’avait pas suscité autant d’affrontements publics entre économistes. Depuis la présentation de la réforme du code du travail portée par Myriam El Khomri, la quasi-totalité des économistes français qui "comptent" se sont exprimés, souvent par le biais de tribunes collectives. Le Monde a publié les trois principales : la première, qui soutenait le projet de loi, a recueilli 31 signatures ; les deux suivantes, qui le critiquaient, ont respectivement recueilli 22 et 10 signatures. "Il y a un malaise dans toutes les institutions, c’est quasiment un Verdun entre économistes", affirme Philippe Askenazy, de l’Ecole d’économie de Paris.

L’intensité de la controverse se mesure au fait qu’elle mobilise des économistes jouissant d’une forte notoriété, en France comme à l’étranger. Du côté des défenseurs du projet El Khomri, on recense ainsi un Prix Nobel (Jean Tirole), un ancien économiste en chef du FMI (Olivier Blanchard), un ancien économiste en chef de la Banque mondiale (François Bourguignon) et un professeur au Collège de France (Philippe Aghion), mais aussi les responsables des principales institutions économiques françaises – Agnès Bénassy-Quéré, la présidente déléguée du Conseil d’analyse économique (CAE), Pierre-Yves Geoffard, le directeur de l’Ecole d’économie de Paris, Alain Trannoy, le directeur de l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille, Etienne Wasmer, le codirecteur du Laboratoire d’évaluation des politiques publiques de Sciences Po. Sans compter les économistes en poste dans de prestigieuses institutions étrangères, comme l’université de Berkeley (Pierre-Olivier Gourinchas), la New York University (Thomas Philippon) ou la London Business School (Hélène Rey).

Du côté des adversaires au projet El Khomri, on trouve un économiste internationalement reconnu qui est aussi une star de l’édition : Thomas Piketty, professeur à l’Ecole d’économie de Paris, dont le livre Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013), traduit en quarante langues et vendu à deux millions d’exemplaires, a connu un retentissement mondial. Le texte hostile au projet du gouvernement a également reçu le soutien de Daniel Cohen, professeur à l’Ecole normale supérieure et auteur prolifique de best-sellers, dont Le monde est clos et le désir infini (Albin -Michel, 2015), le dernier en date. Cette tribune a également été signée par Pierre-Cyrille Hautcœur, président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), et par nombre d’économistes français enseignant dans des institutions étrangères réputées – Camille Landais, professeur à la London School of Economics, Emmanuel Saez, professeur à Berkeley, et Marc Fleurbaey, professeur à l’université de Princeton.

Au bout du compte, les principales institutions de la science économique française, qu’il s’agisse de Sciences Po, du CNRS ou de l’EHESS, ont presque toutes été scindées en deux camps. L’Ecole d’économie de Paris compte ainsi sept signataires d’un côté, huit de l’autre… Signe que le projet de réforme du code du travail cristallise des débats virulents, il a mobilisé des économistes qui participent d’ordinaire peu, voire pas, au débat public – c’est notamment le cas de Marc Fleurbaey, de Princeton, qui s’est prononcé contre le projet El Khomri, mais aussi de Marie Claire Villeval, du CNRS, qui s’y est au contraire déclarée favorable. La bataille rangée à laquelle a donné lieu ce projet de réforme ne peut donc se réduire à un traditionnel conflit entre écoles ou à une querelle entre des économistes militants qui s’affrontent périodiquement sur d’autres questions.

Le texte soutenant la réforme a été rédigé par Pierre Cahuc (Ecole polytechnique), Stéphane Carcillo (Sciences Po) et André Zylberberg (CNRS), trois chercheurs qui ont déjà beaucoup publié sur les dysfonctionnements du marché du travail. Ils ont soumis leur tribune à Agnès Bénassy-Quéré, présidente déléguée du Conseil d’analyse économique, une institution chargée de conseiller le premier ministre, et dont Pierre Cahuc, Etienne Wasmer, Jean Tirole et Alain Trannoy sont membres. "Le projet de réforme reprend des mesures que le Conseil a proposées plusieurs fois dans ses rapports, explique Agnès Bénassy-Quéré. Le défaut des universitaires est souvent de rejeter un texte s’il n’est pas parfait à leurs yeux. Nous avons pensé qu’il ne fallait pas couper cet élan réformateur, même si des erreurs restent à corriger." "Nous voulions éclairer le débat au moment où c’était utile, déclare Pierre Cahuc. Nous agissons en chercheurs indépendants."

Dans leur texte, les 31 signataires affirment qu’en "réduisant fortement l’incertitude attachée à la rupture des contrats de travail, le projet de loi incite les entreprises à revenir vers des embauches en CDI". "C’est un moyen de lutter efficacement contre les inégalités et la précarité", concluent-ils. Cette flexibilisation du CDI, ajoutent-ils, doit être complétée par un renforcement des allocations chômage et un meilleur accès à la formation professionnelle, mais aussi par un bonus-malus sur les cotisations sociales en fonction du recours de l’entreprise aux CDD. Mais leur philosophie générale reste fondée sur une conviction : embauches et licenciements obéissent au fonctionnement du marché. Il convient donc, selon eux, de libérer le jeu de l’offre et de la demande des entraves juridiques et institutionnelles qui l’empêchent de parvenir à un point d’équilibre optimal.

"Quand on a lu ce texte, on a été estomaqué, raconte Thomas Piketty, coauteur du second texte. Chacun avait envie de réagir de son côté, mais on s’est dit qu’il fallait écrire un texte collectif, puisque eux l’avaient fait." Leur réponse conteste directement la thèse centrale du texte des "31". "Dans l’état actuel des connaissances, rien ne permet d’asséner qu’une baisse des coûts de licenciement permettrait de réduire le chômage en France. (…) Il est difficile de penser qu’un CDI allégé changerait la donne pour les CDD." Pour les auteurs de cette tribune, le niveau du chômage ne s’explique pas par les "rigidités" du marché du travail : c’est "la crise - de 2008 - et la politique macroéconomique – en l’occurrence la tentative de réduire beaucoup trop vite le déficit budgétaire – qui expliquent le niveau actuel du chômage", écrivent-ils.

Le troisième texte est signé par des membres des Economistes atterrés, d’Attac et de la Fondation Copernic – des économistes de gauche nettement plus "militants" que les cosignataires de MM. Piketty et Cohen. La tribune, qui a été soutenue par Thomas Coutrot, économiste au ministère du travail, Jean-Marie Harribey, professeur à l’université de Bordeaux, Michel Husson, membre de l’Institut de recherches économiques et sociales, et Dominique Plihon, professeur à l’université Paris-XIII, reprend cependant le même argument central : "Penser qu’affaiblir les protections dont jouissent 90 % des salariés - ceux qui sont en CDI - permettrait de résoudre le problème d’un peu plus de 10 % des salariés - les précaires - n’apparaît guère raisonnable." "C’est l’activité économique et son anticipation par les entreprises qui sont le moteur de la création d’emplois marchands", concluent-ils.

Si cette controverse a pris un tour aussi polémique, c’est parce qu’elle s’inscrit dans un contexte politique particulier. "Avec l’instauration de l’état d’urgence et le projet de déchéance de la nationalité, le gouvernement a vraiment beaucoup tiré sur la corde, analyse Daniel Cohen. Et la corde a fini par casser. Il y a une sorte d’accumulation de fatigue des intellectuels face aux défis qui leur sont lancés par le pouvoir." "Beaucoup d’économistes de gauche sont allés très loin dans le sens des libéraux au nom de l’“adaptation” aux réalités de la mondialisation, de la flexibilité et de la compétitivité, renchérit Pierre Dockès, professeur d’économie à Lyon-II, qui n’a signé aucun des trois textes. Comme l’a écrit Martine Aubry, “Ça suffit !” Ceux qui ont fait le plus de chemin se retournent tout à coup en se disant : “On n’a pas voulu ça !” "

Philippe Askenazy insiste, lui aussi, sur le versant politique de l’affaire, pour regretter "l’instrumentalisation" de certains économistes par le gouvernement. "On leur a laissé croire que la réforme serait une application de leurs théories, ajoute-t-il. Pour des économistes, c’est le Graal ! Alors qu’il s’agit en réalité d’une opération de recomposition du paysage politique autour d’une coalition libérale regroupant centre gauche et centre droit." Une analyse que prolonge Pierre Dockès, pour qui Manuel Valls et François Hollande ont fait une croix sur le vote des classes populaires, qu’ils estiment être désormais gagnées au vote FN. Leur seule marge de manœuvre, selon lui, se situerait du côté des classes moyennes urbaines, qui sont libérales – au sens américain en matière de valeurs sociétales et politiques, au sens européen en matière économique.

Au-delà de cette équation politique, la querelle met en question les frontières entre réformisme, social-démocratie et social-libéralisme. Pour Philippe Aghion, elle masque ainsi un débat plus large sur "l’avenir de la gauche réformiste". "Je suis de gauche, et je suis le premier à dire que le gouvernement Hollande s’y prend comme un manche. Mais dans une économie mondialisée et en perpétuelle innovation, la priorité est de maintenir un certain nombre de lignes jaunes : chaque individu doit avoir les mêmes opportunités et doit pouvoir rebondir dans l’existence quel que soit son milieu social ; il doit pouvoir accéder à une éducation et à une santé gratuites et de qualité ; les plus faibles doivent être les mieux protégés. Je suis tout aussi hostile à ceux qui veulent démanteler l’Etat-providence qu’à ceux qui prétendent le conserver tel qu’il est. Nous devons donc le réformer. Si la gauche ne le fait pas, la droite balaiera tout !"

Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic et membre du conseil scientifique d’Attac, est en désaccord avec Philippe Aghion sur le projet de réforme, mais il voit lui aussi dans cette controverse un moment de recomposition du paysage intellectuel des économistes de gauche. "Les lignes de fracture théoriques classiques se cristallisent aujourd’hui en engagement politique." Selon lui, la politique libérale menée par Manuel Valls et François Hollande a finalement le mérite de clarifier les enjeux. "Il n’y a pas aujourd’hui de rapport de forces qui permettrait d’imposer des réformes sociales-démocrates à des libéraux arc-boutés sur les dogmes de l’austérité et de l’équilibre budgétaire, analyse-t-il. Nombre d’économistes ont donc compris que ce gouvernement ne ferait pas la politique sociale-démocrate qu’ils espéraient. C’est pourquoi ils expriment désormais ouvertement leur opposition."

Cette recomposition du paysage trouve sa meilleure illustration dans l’appel de 80 (puis 120) économistes "pour sortir de l’impasse économique", publié par Le Monde le 10 février : il a ainsi été cosigné aussi bien par des keynésiens comme Christophe Ramaux ou Robert Boyer que par des partisans de la transition écologique comme Jean Gadrey, des adversaires de l’euro comme Dominique Plihon et des partisans d’une Europe fédérale comme Michel Aglietta, tous unis contre ce qu’ils estiment être la politique libérale du gouvernement.

Thomas Piketty, lui, ne partage pas l’idée que le gouvernement, en menant une politique "libérale", clarifierait le paysage intellectuel. "Le problème de ce gouvernement est plutôt qu’il n’a pas de ligne, et qu’il prend des mesures incohérentes. Je crois que les meilleures décisions naissent de la délibération publique et démocratique, car elle permet de confronter les points de vue. Plutôt que d’opposer “sociaux-démocrates” et “sociaux-libéraux” ou politique de l’offre et de la demande, discutons de propositions concrètes. L’allégement des charges sociales, l’adoption d’un régime de retraite unique, la fusion entre CSG et impôt sur le revenu, la refonte des traités européens et de la gouvernance de l’Union, voilà de vraies réformes structurelles ! Si on ne discute pas de façon précise sur des engagements précis, les décisions seront confisquées par d’autres, comme c’est le cas aujourd’hui."

La querelle sur la loi El Khomri est-elle, plus largement, un nouvel avatar de la vieille lutte entre économistes "libéraux" et "keynésiens", les premiers défendant la théorie du marché libre et concurrentiel, les seconds étant partisans d’une régulation du marché par les institutions ? Pour l’économiste Daniel Cohen, ranger les signataires dans des catégories doctrinales n’est pas pertinent. Il voit plutôt, dans ces échanges, l’occasion de s’interroger sur l’usage de la science économique dans le débat public. "Le texte favorable au projet El Khomri, qui a été signé par une masse d’économistes de forte notoriété, pouvait faire penser qu’une autorité intellectuelle et scientifique s’était prononcée en faveur de la réforme. En réalité, ces questions sont extrêmement controversées : il n’y a aucune certitude scientifique. En conscience et en grand nombre, ces économistes ont affirmé qu’il faut faire cette réforme ; en conscience et en grand nombre, nous arrivons à une conclusion radicalement opposée."

Daniel Cohen insiste sur le fait que la compétence et la rigueur sont des deux côtés. "Tous les signataires partagent le même idéal scientifique, écrivent dans les mêmes revues, ont les mêmes exigences de dénonciation des idées fausses, poursuit-il. Cette controverse est pour moi une leçon sur le bon usage de l’économie dans le débat public. L’économie n’est pas une science exacte : il faut faire un diagnostic, mais jamais avec la certitude de dévoiler une vérité. Manifester l’autorité scientifique sur ce sujet ne sera peut-être possible que dans vingt ou trente ans, certainement pas maintenant." Pour poursuivre le débat, Daniel Cohen entend d’ailleurs organiser avec les signataires des deux camps appartenant à l’Ecole d’économie de Paris un séminaire sur le marché du travail – histoire de confronter sereinement les points de vue. "Nous allons mettre nos casques bleus", commente Philippe Askenazy.

Antoine Reverchon


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