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Robert Gordon : "Nos innovations ont déjà produit leurs effets"

Alternatives Economiques - janvier 2016

lundi 14 mars 2016

Avec la sortie de son nouveau livre (The Rise and Fall of American Growth. The US Standard of Living since the Civil War, Princeton University Press, janvier 2016, 768 p.), l’économiste Robert Gordon relance le débat sur l’avenir de la croissance. Pour lui, elle sera faible. Le numérique n’aura qu’un effet de courte durée.

Vous montrez qu’au cours du dernier siècle et demi, l’économie américaine a connu une seule grande vague de productivité entre 1920 et 1970. Comment s’explique-t-elle ?

Tout démarre avec deux grandes innovations à la fin du XIXe siècle : l’électricité et le moteur à combustion interne. Elles vont être progressivement utilisées dans l’industrie et les transports pour faire sentir leur plein effet à partir des années 1920. C’est le moment où le nombre de voitures passe de 8 millions à 27 millions, où les moteurs électriques remplacent les moteurs à vapeur dans les usines, etc.
A ce boom initial viennent s’ajouter d’autres explications. D’abord, le New Deal promeut le pouvoir des syndicats, qui obtiennent une réduction de la durée du travail et une hausse des salaires. Ce qui se traduit par des salariés moins fatigués et plus productifs, ainsi que par une augmentation du coût du travail qui incite les entreprises à substituer du capital au travail. Ensuite, la Seconde Guerre mondiale a exercé une forte pression sur la capacité des entreprises à produire beaucoup et rapidement. Cela les a incitées à trouver des raccourcis pour travailler avec plus d’efficacité, un savoir qu’elles n’ont pas oublié une fois le conflit terminé.
Enfin, en dépit de la dépression, les années 1930 sont une période où l’innovation reste très présente : de la climatisation au développement des antibiotiques en passant par les produits en plastique et bien d’autres choses. C’est la somme de tous ces éléments qui explique pourquoi les Etats-Unis vont connaître durant cette décennie un boom historique de productivité.

Depuis les années 1960, nous connaissons une troisième révolution industrielle liée à l’informatique et aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Mais son impact positif sur la productivité a été, dites-vous, de très courte durée.

Oui, et il n’est pas évident de comprendre pourquoi l’effet de l’ère digitale a été concentré sur une petite décennie entre 1994 et 2004. Robert Solow a résumé cette énigme en disant qu’"on peut voir des ordinateurs partout, sauf dans les chiffres de productivité" ! L’explication la plus plausible est que cette révolution informatique ne concerne qu’une petite partie de notre économie. Nous ne nous logeons par avec des ordinateurs, pas plus qu’ils ne nous servent à nous habiller, à nous emmener au travail, etc. La réponse finale à Solow, c’est que les ordinateurs ne sont pas partout.

Vous affirmez que les vingt-cinq prochaines années seront marquées par une très faible croissance de la productivité.

Je ne prédis pas un effondrement de la productivité globale des facteurs (*) , mais le maintien à un niveau très bas. L’une des raisons principales tient à une moindre progression du niveau d’éducation que durant le siècle précédent. Le nombre de lycéens atteint un plateau, celui des étudiants progresse faiblement et 40 % de ceux qui obtiennent un diplôme après quatre ans d’université ne trouvent pas à s’employer à ce niveau.

Pensez-vous que l’Europe va suivre le même chemin que les Etats-Unis ?

C’est déjà le cas ! Sur les vingt dernières années, le niveau de productivité des quinze pays coeur de l’Union européenne est passé de 90 % du niveau américain à 78 %. Et l’Europe n’a pas connu le regain d’efficacité productive des années 1990 dont ont bénéficié les Etats-Unis ; quand nous avons ralenti, vous avez fait de même. Mon analyse se vérifie également au Japon ou en Corée ; je pense qu’elle s’applique à tous les grands pays.

Mais personne n’est en mesure de prédire les futures innovations qui peuvent révolutionner notre monde et apporter une nouvelle vague de forte productivité !

Ma prédiction ne va pas plus loin que les vingt-cinq prochaines années, période pour laquelle les innovations qui vont se développer sont déjà là : la voiture sans chauffeur, l’imprimante 3D, les petits robots, l’intelligence artificielle, etc. Je prends en compte leur intégration progressive dans nos économies ; elles seront source de gains de productivité mais de gains faibles. Par exemple le big data sert surtout aujourd’hui les stratégies marketing des grandes entreprises, ce qui leur permet de se prendre des parts de marchés les unes aux autres, un jeu à somme nulle.

Quel que soit le niveau de productivité que nous aurons, vous insistez sur le fait que peu en profiteront du fait du niveau des inégalités.

Et je ne vois pas les choses aller mieux en la matière. Le 1 % les plus riches continue à s’approprier une part significative du revenu national, tandis que la situation en bas de l’échelle ne s’améliore pas. Il y a aujourd’hui un mouvement qui pousse à l’augmentation du salaire minimum aux Etats-Unis. C’est positif, mais cela restera insuffisant pour remettre vraiment en cause la hausse des inégalités.

Avons-nous vraiment besoin de productivité et de croissance pour améliorer notre niveau de vie ?

Il y a bien entendu des progrès qui ne sont pas comptabilisés dans la productivité et le produit intérieur brut (PIB). Mais cette sous-évaluation était bien plus forte au début du XXe siècle qu’aujourd’hui. La réduction de la mortalité infantile, par exemple, n’était pas dans les statistiques. Si nous arrivons demain à un air plus propre, cela ne sera pas inclus non plus dans nos mesures, mais cela ne jouera pas plus qu’avant.

Nous pouvons donc être plus heureux même sans croissance ?

Je ne le crois pas. Dans une société sans croissance, faire des progrès d’un côté signifie que certains perdent de l’autre. Seule la croissance de la productivité permet à tous de gagner. Par exemple, pour lutter contre les inégalités, il faut accroître la scolarisation précoce, mais comment la financer si la progression des revenus est faible ?

Partagez-vous alors le diagnostic de Daniel Cohen qui affirme que sans croissance, c’est l’idée de progrès qui disparaît ?

Je n’irais pas aussi loin. Je ne partage pas l’enthousiasme des "technoptimistes". Je pense que notre niveau de vie connaîtra des évolutions plus que des révolutions. Mais nous continuerons à faire de lents progrès.

* Productivité globale des facteurs : capacité d’une économie à marier plus efficacement le travail et le capital. C’est une mesure du progrès technique.


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