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Gilbert Cette : pourquoi les théoriciens de la "grande stagnation" se trompent

Latribune.fr - 03.12.2015

lundi 14 mars 2016

Daniel Cohen a popularisé en France les thèses de l’Américain Robert Gordon, selon lesquelles les économies industrielles sont entrées dans une phase de stagnation séculaire : une longue période de gains de productivité et de croissance économique quasi nuls. Pour l’économiste Gilbert Cette, professeur à l’université d’Aix Marseille, spécialiste des questions de productivité, ce pessimisme n’est pas pas vraiment fondé

Le débat sur la "stagnation séculaire", l’idée que les pays industriels sont entrés dans une longue phase de croissance quasi nulle, s’est imposé depuis les Etats-Unis. L’économiste Robert Gordon met en avant une série de "vents contraires", qui soufflent contre la croissance, soulignant la faiblesse des gains de productivité à venir. Or, s’il est possible de doper à court terme la croissance (dévaluation externe ou interne), à long terme, celle-ci est directement corrélée à la productivité. Une productivité très ralentie depuis plusieurs années, en dépit de la révolution du numérique...

Alors que le numérique se développe à grande vitesse, la productivité ralentit. Comment expliquer ce paradoxe ?

La productivité ralentit dans tous les pays développés, sauf l’Espagne pour des raisons très spécifiques, depuis le début des années 2000, donc avant la crise. Ce ralentissement intervient après une vague de croissance de la productivité associée aux Technologies de l’information et de la communication (TIC), ce qu’on a appelé la troisième révolution industrielle. Cette vague est beaucoup moins importante que la précédente, celle correspondant à la deuxième révolution industrielle (moteurs à explosion, électricité, révolution des transports..) et que la première (machine à vapeur, chemins de fer ...). De cette petite vague, nous sommes sortis avec un ralentissement très net de la productivité.

Et maintenant ? Que va-t-il se passer ?

Le clan des pessimistes, animé par Gordon (1), repris par Daniel Cohen, estime que cette situation va perdurer longtemps, avec des conséquences très négatives pour la croissance des économies : sur le long terme, celle-ci est largement commandée par la productivité. Moins de TIC, l’émergence de biens nouveaux est terminée, plus rien n’est de nature à bouleverser nos modes de consommation. De quoi alimenter le pessimisme !

Les optimistes s’appuient sur différents éléments. Certes, la loi de Moore - qui veut que les performances des micro-processeurs doublent tous les deux ans - s’épuise. Mais l’histoire n’est pas finie, des innovations comme la puce 3D peuvent changer la donne et donner une nouvelle vie à la loi de Moore. Au-delà, une autre révolution peut s’amorcer : avec les technologies existantes, des changements importants, des révolutions phénoménales vont apparaître dans de nombreux domaines, susceptibles de doper la productivité et donc la croissance pendant longtemps.

Quelles sont ces révolutions ?

On parle aujourd’hui parfois du « more than Moore process ». De quoi s’agit-il ? Dans le domaine de la robotique, nous en sommes aux balbutiements de l’appropriation d’immenses potentialités de calcul liées aux technologies déjà existantes. Les modes de travail vont être bouleversés, l’économie de la santé, l’économie pharmaceutique et aussi le domaine de la recherche vont changer profondément. Auparavant, partager un projet de recherche en temps réel avec un chercheur en Australie était d’une complexité inouïe. Aujourd’hui, c’est parfaitement possible.

Par ailleurs, le nombre de chercheurs dans le monde va littéralement exploser. Certes, la probabilité que chacun d’entre eux trouve une innovation diminue fortement, car il devient de plus en plus difficile d’innover, mais le nombre de chercheurs explose, par exemple avec l’arrivée des chinois sur le marché de la recherche, et ce second aspect l’emporte largement sur le premier. Autant de facteurs d’optimisme.
En outre, en Europe continentale, nous sommes en retard dans la diffusion des TIC, par rapport aux Etats-Unis. Nous avons donc des réserves de productivité.

N’y a t-il pas aujourd’hui un problème de mesure de la productivité, les grands agrégats (PIB) ayant du mal à prendre en compte la nouvelle économie ?

Effectivement, le PIB peine à appréhender cette nouvelle économie. Il est de plus en plus imparfait pour mesurer des améliorations de notre niveau de vie. De fait, nous avons accès à beaucoup de services gratuits, mal pris en compte dans les statistiques. Facebook, par exemple, n’est absolument pas pris en compte dans le PIB, puisque le service est gratuit.

Le numérique ne contribue-t-il pas paradoxalement à freiner la productivité, en polarisant le marché du travail, en supprimant beaucoup de jobs moyens, pour en créer quelques uns en haut de l’échelle et beaucoup en bas ?

Joël Mokyr, un historien de l’économie qui enseigne dans la même université que Robert Gordon, a une réponse à ce type de raisonnement : cet argument, on l’entend depuis aussi longtemps que le progrès technique existe !

Quand les porteurs d’eau ont été supprimés à Paris, on l’entendait déjà. Jean Fourastié nous a rappelé que dans la capitale parisienne, on comptait au XIXème siècle 20.000 porteurs d’eau qui l’amenaient dans les étages, alors même que la région comptait dix fois moins d’habitants qu’aujourd’hui... la création de canalisations a fait hurler nombre d’observateurs, inquiets pour le sort de ces travailleurs. Il en va de même du poinçonneur de tickets dans le métro et de nombreux autres emplois...

Des économistes célèbres, Keynes compris, ont fait l’erreur de croire que le progrès technique réduisait globalement le volume de l’emploi. Keynes estimait nécessaire de réduire fortement la durée du travail, évoquant à terme 15 heures par semaine, en raison de la disparition de certains emplois. L’idée était simple : pour produire la même chose, on aura besoin de beaucoup moins de gens, ou en tout cas de moins d’heures de travail. On a vu que c’était une erreur. Les créations d’emplois sont nombreuses par ce que de nouveaux biens et services émergent et sont produits.

Le problème, c’est que les postes créés vont l’être souvent dans des services à la productivité plutôt faible. Des salariés des banques ou du secteur de l’assurance vont perdre leur emploi moyennement productif, pour des jobs de service qui le sont encore moins...

Peut-être, mais on a vu l’industrie perdre du terrain depuis des années, au profit, des services, sans empêcher l’accélération de la productivité aux Etats-Unis dans les années 1990. Simplement, de nouveaux services ont émergé.

Au début du XXème siècle, quand ces théories ont fait florès, nul n’imaginait l’apparition de biens et services nouveaux. Personne n’anticipait alors la démocratisation du téléphone, celle des biens de consommation. C’est peut être le cas aujourd’hui, aussi : nous sommes myopes et incapables de dire quels sont les produits nouveaux ou les services qui vont émerger dans les 20 années qui viennent. Quel visionnaire crédible imaginait l’internet ou le smartphone dans les années 1970 ? Dans 15 ans, peut-être aurons nous tous des robots chez nous. Qui nous feront la cuisine !

Serons-nous plus productifs pour autant ? Le smartphone, grande innovation de ces dernières années, rend des services, on peut désormais réserver des billets d’avion depuis la plage... mais il n’accroît pas la productivité de son propriétaire. En tous cas pas de manière mesurable...

Pour reprendre cet exemple, il fallait auparavant de nombreux salariés derrière les guichets des agences de voyage pour vendre des billets d’avion. Cela n’est plus nécessaire, il y a donc gain de productivité. Ce gain peut être très important. Tout dépend de ce que font ces ex salariés des agences de voyage...
S’ils s’occupent des personnes âgées, par exemple, ce nouveau service, qui se développe, augmente le PIB. Finalement, le PIB augmente à nombre de salariés constants, ce qui signifie que des gains de productivité auront été constatés au niveau global, même si les nouvelles activités ne sont pas à forte productivité.

Quand Gordon nous dit que nous avons tout tous un réfrigérateur, une cuisinière... et que l’extension des biens et services à consommer est derrière nous, il se trompe. Des bouleversements sont possibles, qu’on est incapable d’anticiper le plus souvent. Nul n’imagine les biens nouveaux qui nous entoureront dans dix ans.

On constate tout de même un fort ralentissement de la productivité depuis 10 ans...

Il y a un problème de mesure. Et les techniques ont évolué tellement rapidement, qu’elles ne sont pas encore pleinement utilisées.

Quand l’énergie électrique s’est répandue dans le monde, les premières usines fonctionnaient avec l’organisation correspondant l’énergie à vapeur. C’est seulement dans un deuxième temps qu’une prise de conscience a lieu, qu’il était possible de bouleverser l’organisation de l’entreprise, et obtenir des gains de productivité phénoménaux. Aujourd’hui, dans le monde de la production, on n’a pas encore tiré parti de l’ensemble des technologies disponibles.

On peut imaginer, par exemple, la disparition complète des caissières de supermarché : tout sera scanné automatiquement. Voilà donc un travail non qualifié qui va disparaître. Au total, des gains de productivité immenses sont possibles dans les services. Ils vont bouleverser l’économie.

(1) Robert Gordon, l’un des principaux théoriciens de la "stagnation séculaire ou "grande stagnation", selon laquelle les économies occidentales sont entrées dans une longue phase de stagnation


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