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Le "Madoff chinois" fait 900 000 victimes

Le Monde - 03.02.2016

dimanche 7 février 2016

Vingt et une personnes ont été arrêtées en Chine, soupçonnées d’avoir détourné 7 milliards d’euros

Madoff dans l’empire du Milieu. Les autorités chinoises ont mis au jour une escroquerie à plus de 50 milliards de yuans (7 milliards d’euros). Ezubao, un des leaders du crédit en ligne, avait attiré 900 000 clients en leur proposant des rendements à des taux d’intérêt alléchants, allant de 9 % à 14,6 %. Mais les investissements étaient fictifs.

Ce secteur en plein essor en Chine, qui met en relation des investisseurs en quête de retours élevés et des entreprises qui peinent à se financer auprès des grandes banques, est aussi peu régulé. " A ma connaissance, 95 % des projets présentés étaient faux ", a avoué, cité par l’agence Chine nouvelle, un contrôleur de risque de la société, qui figure parmi les 21 dirigeants et employés d’Ezubao arrêtés.

Ezubao utilisait les nouveaux dépôts pour financer les intérêts des précédents investissements : comme dans le cas de l’escroquerie de Bernard Madoff, révélée en 2008, c’était un parfait système de Ponzi, a reconnu l’un des dirigeants de l’entreprise. Le succès de l’entreprise avait fini par attirer l’attention. Le 10 décembre 2015, une partie des fonds de l’entreprise ont été gelés et son fondateur, Ding Ning, arrêté. La nouvelle n’avait pas manqué de provoquer des manifestations d’investisseurs inquiets dans plusieurs grandes villes chinoises, malgré l’interdiction faite aux médias de couvrir l’affaire.

Dimanche 31 janvier, Ding Ning est apparu sur la chaîne nationale CCTV en tenue de prisonnier, reconnaissant les charges qui pèsent lui. Les aveux publics, avant que le verdict ne condamne les suspects, sont une pratique courante en Chine. Ses principaux collaborateurs apparaissaient également, dont Zhang Min, le visage public de la firme. D’après Chine nouvelle, Ding Ning, le cerveau de l’opération, lui offrait de somptueux cadeaux, dont une villa à Singapour estimée à 130 millions de yuans, et 550 millions de yuans en cash. Le reportage montre aussi des valises pleines de billets dans les locaux de l’entreprise.

La mise en scène de CCTV doit avoir un goût amer pour les 900 000 victimes présumées d’Ezubao : l’entreprise s’était offert plusieurs spots publicitaires sur la chaîne nationale, vue comme la voix du pouvoir, pour gagner la confiance des investisseurs. Lesquels, disposant d’une culture économique limitée, sont à la merci des escrocs comme de la forte volatilité des marchés boursiers.

Une " dangereuse jungle "

Mais les Chinois qui cherchent à placer leur argent n’ont guère le choix. Les grandes banques d’Etat rémunèrent aujourd’hui les dépôts entre 0,3 % et 0,35 %, jusqu’à 4,5 % pour les placements à long terme les plus avantageux. En face, les plates-formes de finance en ligne proposent en moyenne 12 %. " Le marché des produits financiers n’est pas très développé en Chine, expliqueJiazhuo Wang,professeur de finance à la City University de New York et coauteur de Financing the Underfinanced. Online Lending in China (Springer, 2014, non traduit). Pour l’instant, on en est aux fondamentaux : faibles risques, faibles rendements, risques élevés, rendements élevés. "

Alors que l’immobilier est incertain et que les Bourses chinoises ont chuté, les épargnants sont de plus en plus nombreux à se tourner vers les plates-formes en ligne pour placer leurs bas de laine. Depuis ses débuts en 2011, ce marché a explosé. En 2014, le nombre de plates-formes a progressé de 50 % par rapport à 2013, selon Wangdaizhijia, un site d’analyse spécialisé. Ezubao, fondé en juillet 2014, est l’un de ces nouveaux venus. En 2015, elles ont prêté 982 milliards de yuans (136 milliards d’euros). Soit un quart des sommes prêtées par les banques chinoise, d’après Bloomberg.

Ce nouveau marché vient répondre à une demande de financement des PME chinoises, boudées par les banques d’Etat, qui préfèrent prêter aux grandes entreprises étatiques présentant peu de risques. Une alternative coûteuse mais souvent indispensable. " Si vous comparez aux taux des banques chinoises, les taux sont élevés, mais par rapport aux taux de la finance de l’ombre – le shadow banking –, qui peuvent aller jusqu’à 40 %, ce n’est rien ! ", tempère le professeur Wang.

Aujourd’hui, environ 3 600 plates-formes de prêts sont enregistrées, mais près d’un tiers sont en difficulté, d’après le site d’analyse Yingcan group. " Ce ne sont pas forcément tous des systèmes de Ponzi, indique Jiazhuo Wang. Ce sont aussi des débiteurs en difficulté qui peuvent couler une plate-forme. " Face au ralentissement de la croissance chinoise, le nombre de défauts ne devrait qu’augmenter. Pour le seul mois de décembre, 106 entreprises étaient en difficulté, en augmentation par rapport à la moyenne de l’année.

Les patrons disparus avec les économies de leurs clients ne sont pas rares. Sur les réseaux sociaux, des photos de locaux vidés accompagnés de messages dénonçant des escrocs se sont multipliés en 2015. Le manque de règles est patent. En octobre, la China Merchants Bank Co. évoquait une " dangereuse jungle en pleine expansion ". Et, face au ralentissement de l’économie chinoise, le nombre de défauts devrait augmenter.

Mi-décembre, la Commission de régulation bancaire chinoise a présenté un projet de loi ouvert aux commentaires publics. Le texte, qui n’entrera pas en vigueur avant plusieurs mois, prévoit d’interdire aux institutions financières d’offrir des garanties aux clients, et de n’autoriser que la mise en relation entre prêteur et emprunteur. Les plates-formes devront soumettre leurs comptes aux régulateurs financiers locaux après avoir obtenu leur licence. Un plafond d’endettement sera aussi mis en place pour limiter les risques.


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Quelques lectures utiles (académie de Paris)