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Le nouvel ordre pétrolier mondial

Le Monde - 02.02.2016

dimanche 7 février 2016

Le contre-choc actuel, provoqué par l’effondrement du prix de l’or noir, est l’un des plus atypiques de l’histoire. Il remet en question les équilibres traditionnels, intervient au cœur de troubles géopolitiques, et ouvre une nouvelle ère d’instabilité

En moins de deux ans, un nouvel ordre pétrolier s’est installé, qui a bousculé les équilibres anciens et a imposé la pure loi de l’offre et de la demande en lieu et place d’un système tant bien que mal régulé par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Le monde est aujourd’hui gorgé d’or noir à ne plus savoir qu’en faire, sinon le stocker. Les prix se sont effondrés de 75 % depuis juin 2014, pour tomber sous les 30 dollars (27,50 euros) le baril. Les compagnies ont massivement réduit leurs investissements (environ 30 %) dans l’exploration et la production d’hydrocarbures.

En coulisses, les grands producteurs, comme l’Arabie saoudite et la Russie, se livrent à une féroce guerre des parts de marché à coups de rabais. Après un effacement de quarante ans, les Etats-Unis sont redevenus un acteur-clé sur la scène énergétique. Les pétromonarchies du Golfe s’en tirent bien, grâce à d’importantes réserves de change, mais les pays producteurs les plus peuplés (Nigeria, Algérie, Venezuela, Iran, Irak…) doivent serrer drastiquement leur budget. Un transfert de plusieurs milliers de milliards de dollars va s’effectuer, des pays producteurs vers les pays consommateurs, sans que ces derniers voient leur croissance dopée par des prix de l’énergie très bas par rapport aux années 2005-2013. Tour de ce nouveau monde pétrolier en six questions-clés.

Les Etats-Unis resteront-ils un acteur majeur du secteur ?

Cela ne fait guère de doute, du moins dans les prochaines années.Le pays dispose d’importantes réserves prouvées. Fin 2014, l’administration américaine les évaluait à 39,9 milliards de barils, en hausse pour la sixième année d’affilée (contre 265 milliards de barils pour l’Arabie saoudite). Ces ressources n’ont de réalité que si leur exploitation est rentable. Elles ne l’est plus à 30 dollars, mais quand le brut remontera vers 45 dollars, l’industrie américaine devrait déployer sa flexibilité. Les puits de pétrole de schiste sont plus faciles à relancer que les grandes installations en mer, très difficiles à arrêter à cause d’impératifs à la fois financiers et techniques.

C’est d’Amérique que tout est parti. Face aux prix élevés atteints en 2008 (147 dollars), les pétroliers ont décidé de valoriser toutes les ressources, y compris les huiles emprisonnées dans la roche elle-même, et non plus seulement dans des réservoirs. Déjà utilisée pour extraire le gaz, la fracturation hydraulique s’est développée pour la production de brut, qui a enregistré une croissance inattendue. Durant la première moitié de la décennie, les " oilmen " ont ajouté 4,5 millions de barils par jour, portant la production américaine à plus de 10 millions de barils (y compris les condensats) en 2015. Comme s’ils avaient découvert et exploité deux Norvège !

Mais, contrairement à ce qui se passe dans pays de l’OPEP, la production n’est pas assurée par des sociétés publiques. Les milliers de pétroliers américains ne répondraient pas à des injonctions de la Maison Blanche ou du Congrès, si d’aventure ils lui demandaient de réduire leur production. L’industrie des shale oils (pétroles de schiste) a des cycles courts et des infrastructures plus souples et moins coûteuses que l’industrie pétrolière traditionnelle, qui requiert des investissements de plus en plus lourds (sables bitumineux, off-shore très profond…). Les wildcatters (prospecteurs de pétrole) peuvent très vite redémarrer leur production, ce qui confirmerait leur rôle de producteurs d’appoint, quand il faut ajouter des barils qui manquent sur le marché.

A quoi joue l’Arabie saoudite ?

Longtemps, le royaume wahhabite a consenti le plus gros de l’effort pour équilibrer le marché. Il a augmenté sa production pour faire baisser les cours ou l’a réduite pour les faire remonter, notamment dans les années 1980. Il le faisait à son détriment. S’il avait resserré les vannes dès 2014, il aurait perdu des parts de marché, car les producteurs américains, eux, n’avaient aucune intention de suivre ce mouvement. Depuis 2014, Riyad a donc décidé de laisser jouer les forces de l’offre et de la demande sur le marché, convaincu que les pays qui produisent à des coûts plus élevés (Etats-Unis, Russie…) finiraient par rendre gorge, baisseraient leur production et rééquilibreraient ainsi le marché. Cette stratégie commence seulement à payer.

Mais il y a, plus fondamentalement, chez les dirigeants saoudiens, la crainte que l’on sorte plus rapidement du pétrole que prévu. Non par manque de brut, selon la théorie du peak oil (pic pétrolier) naguère en vogue, mais par nécessité. Le réchauffement climatique se confirme et les énergies fossiles sont dans le collimateur. Désormais, un baril en terre est un baril perdu. Un baril non produit ne vaut rien. A Riyad, on se pose la question : pourrons-nous produire tout notre pétrole dans les prochaines décennies ?

Il y aurait donc une inflexion de la stratégie, affirmée il y a quelques années par le défunt roi Abdallah ben Abdelaziz Al-Saoud (1924-2015), de production raisonnée pour garantir des ressources aux générations futures. En produisant à tout prix, les Saoudiens sont dans une " stratégie du désespoir, parce que - le pays - n’en a pas d’autre face aux nouvelles technologies et aux nouvelles offres de brut comme les schistes américains, les sables bitumineux canadiens, les gisement ante-salifères brésiliens et tous les pétroles de l’offshore ultraprofond ", analyse Pierre Terzian, directeur de la revue Pétrostratégies.

L’OPEP a-t-elle un avenir ?

Les tensions entre les pétromonarchies du Golfe et les autres pays, favorables à un resserrement des vannes, sont très fortes. L’existence du cartel ne semble pourtant pas menacée. Au plus fort de la guerre Iran-Irak (1980-1988) ou de la première guerre du Golfe (1990-1991), l’OPEP avait résisté. " On a tort de dire que l’OPEP serait morte, prévient le PDG de Total, Patrick Pouyanné, dans un entretien au Figaro du 21 janvier. Elle a été efficace et le redeviendra. " Ses treize membres ne produisent qu’un tiers du brut mondial et ne peuvent, à eux seuls, réguler le marché. Mais leur chef de file, l’Arabie saoudite, a cette capacité excédentaire qui lui permet de pomper plus ou moins pour réguler l’offre et la demande. Il est toutefois peu probable que, dans l’immédiat, les tensions irano-saoudiennes permettent au cartel de faire preuve de la relative discipline du passé.

Mais les fondamentaux sont là. L’OPEP a la main sur 60 % des réserves d’or noir conventionnel. Le brut des pétromonarchies du Golfe, de l’Iran, de l’Irak et du Venezuela (huiles lourdes) représente une manne considérable et, peut-être, sous-estimée. Et son leader, l’Arabie saoudite, bénéficie, avec le Koweït, des coûts d’extraction les plus bas du monde. En dehors de l’OPEP, on ne voit guère d’institution capable de peser sur les cours, puisque les deux autres poids lourds, les Etats-Unis et la Russie, s’y refusent.

La consommation mondiale va-t-elle repartir et les prix remonter ?

Elle n’a jamais baissé ces dernières années, mais sa forte progression des années 2000-2012 – tirée par la Chine – s’est nettement ralentie, en raison d’une demande chinoise moins soutenue. La demande de pétrole reste corrélée à la croissance. Or, les dernières prévisions du Fonds monétaire International (FMI), en baisse de 0,2 point, indiquent qu’elle sera de 3,4 % en 2016 et de 3,6 % en 2017. Avec un risque de " déraillement " mondial et une situation " périlleuse " pour de nombreux pays émergents, selon son économiste en chef, Maurice Obstfeld. Pour l’heure, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) table sur une hausse de la demande de 1,2 million de barils par jour cette année, soit 600 000 de moins qu’en 2015. Le problème, c’est que la demande reste très inférieure à l’offre, supérieure, chaque jour, d’environ 2 millions de barils. Sans compter les stocks mondiaux, qui représentent neuf mois d’importations nettes des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Le paysage industriel de la filière pétrolière va-t-il se recomposer ?

Les périodes de crise aiguës sont toujours propices, quel que soit le secteur, à des faillites, à des rapprochements et à des fusions. Les grands " mariages " des années 1999-2002 (Total-Fina-Elf, Exxon-Mobil, BP-Amoco, Chevron-Texaco, Conoco-Phillips…), qui ont renforcé ou donné naissance à des majors mondiales, s’expliquent par l’effondrement des prix à la fin des années 1990, où le baril était tombé sous les 10 dollars. L’heure n’est sans doute plus aux mégafusions de compagnies déjà de taille considérable, à l’exception du rapprochement Shell-BG pour 46 milliards d’euros ou de la fusion Halliburton-Baker Hughes dans le parapétrolier, antérieurs à l’effondrement des cours.

L’industrie pétrolière n’échappera cependant pas à une consolidation et à la disparition aux Etats-Unis de petites compagnies, étranglées financièrement par un baril à moins de 30 dollars. Selon le cabinet américainAlixPartners, les producteurs perdraient 2 milliards de dollars par semaine, et certaines compagnies en sont réduites à pomper à perte pour faire rentrer du cash, coûte que coûte. Mais, globalement, il est moins pénalisant de produire une fois les investissements réalisés que de fermer des puits. Il faut vraiment tomber sous les 30 dollars pour que les pétroliers ne puissent pas couvrir leurs coûts d’exploitation. Ce qui explique que, en dépit des cours très déprimés, la production pétrolière se soit maintenue, même outre-Atlantique.

Le secteur parapétrolier, qui fournit équipements et services aux producteurs, est aussi dans la tourmente, notamment en France, où CGG et Vallourec souffrent. Au total, la filière pétrolière a perdu plus de 250 000 emplois depuis le début de la dégringolade des cours.

Ne prépare-t-on pas la pénurie de demain ?

En 2015, les compagnies ont différé des décisions d’investissement dans 68 projets pétroliers et gaziers majeurs équivalant à 27 milliards de barils, selon le cabinet britanniqueWood Mackenzie. Cela porte le montant des dépenses reportées à 380 milliards de dollars, l’an dernier. Même les groupes asiatiques réduisent la voilure, comme le malaisien Petronas et le chinois China National Offshore Oil Corporation. Selon le cabinet américain IHS, 1 800 milliards de dollars de projets pourraient être annulés entre 2015 et 2020.

Ce sous-investissement porte en germe de nouvelles tensions sur l’offre à la fin de la décennie. Et donc une remontée plus ou moins brutale des prix. C’est l’analyse de nombreux patrons de compagnie pétrolière. " Ce qui m’inquiète le plus, c’est que les investissements dans de nouveaux projets pétroliers ont été réduits de 20 % - en 2015 - par rapport à 2014. C’est la baisse la plus forte dans l’histoire du pétrole, a souligné Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, lors du Forum économique mondial de Davos, qui s’est tenu du 20 au 23 janvier. Nous anticipons, cette année, dans un environnement à 30 dollars le baril, une baisse supplémentaire de 16 %. Nous n’avons jamais vu deux années d’affilée de baisse des investissements pétroliers. "

Peu d’experts se hasardent à pronostiquer l’avenir du secteur pétrolier à moyen terme. Mais rien n’indique que ce nouveau paradigme durera au-delà des prochaines années et que la loi du marché prévaudra pour une matière première aussi essentielle à l’économie.

L’OPEP pourra retrouver son rôle de régulateur, quand les Etats-Unis auront beaucoup puisé dans leurs réserves. La déstabilisation du Proche-Orient et du Moyen-Orient (Libye, Yémen, Syrie, Irak…) pourrait revenir comme un boomerang en période de tension sur l’offre et accentuer la hausse des prix. Une seule chose semble certaine : de nouveaux chocs pétroliers sont devant nous.

Jean-michel bezat


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