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Fiches de lecture - Pierre Rosanvallon, "La société des égaux"

dimanche 7 février 2016

Pierre Rosanvallon, 2011, La Société des égaux, Paris, Seuil, « Les Livres du nouveau monde », 432 p.

Dans cet ouvrage dédié à la mémoire de Claude Lefort (1924-2010), Pierre Rosanvallon s’interroge sur l’avenir de l’égalité au moment même où les individus semblent de plus en plus critiques à l’égard de la société inégalitaire dans laquelle ils évoluent. Son but est simple et direct : l’auteur, à la fois savant et citoyen, nous propose de refonder l’idée d’égalité. Il retrace ainsi l’histoire de ce concept au travers des deux derniers siècles, allant de la reconnaissance réciproque des consciences libres du début du XIXe siècle à l’égalité radicale des chances promue à l’heure actuelle. S’il revient sur ces différentes formes d’égalité, c’est aussi pour nous montrer que chaque redéfinition de ce concept a amené et a été amenée par une évolution conjointe de l’inégalité. L’égalité s’est formée autour de trois pôles distincts que l’auteur nomme égalité-équivalence, égalité-autonomie et égalité-participation ; ces pôles correspondent aux notions de similarité, d’indépendance et de citoyenneté, qui ont toutes en commun d’être des formes d’égalité-relation. Au détour de la révolution industrielle et des changements majeurs que cette dernière a entrainés en termes économiques, sociaux, politiques et même juridiques, la légitimation de l’inégalité dite naturelle, qui serait justifiée par sa naturalité, a cependant pris une tournure de plus en plus radicale.

Alors qu’à la fin du XVIIIe siècle les théories de Buffon, à la base des avancées anthropologiques du XIXe siècle, affirmaient l’égalité biologique des individus, et que l’idée qu’un individu puisse être dépendant d’un autre subissait les assauts de la mentalité émancipatrice des Lumières, le paupérisme induit par le développement industriel est venu contrecarrer ce mouvement initial. S’y est ajoutée la croissance d’une certaine xénophobie et d’un protectionnisme national corrélé à l’apparition de l’égalité en tant qu’ « homogénéité ». Puis, au travers de la croissance du capitalisme et de la révolution industrielle, la recherche de l’égalité est devenue contradictoire avec celle de la liberté, ce qui a fait de l’inégalité une norme associée aux capacités créatrices. L’individualisme et l’esprit de la concurrence ont rongé, selon l’auteur, la solidarité et la cohésion sociale – situation que des utopies, comme le communisme, ont tenté de rétablir en développant l’idée d’une égalité-indistinction, mais qui a renforcé l’affirmation d’une identité nationale se construisant par opposition à l’extérieur. C’est alors un double mouvement qui se crée : la cohésion sociale mise en danger par l’individualisme est « protégée » par un nationalisme naissant. Les citoyens se désolidarisent, les nations en font de même.

À l’aube du XXe siècle, la montée de l’État redistributeur va freiner, du moins temporairement, cette désolidarisation en recréant une certaine unité dans les mœurs et en limitant les forces dissociatrices via la création de l’impôt sur le revenu, les assurances et la régulation du travail. La solidarité forcée des deux guerres mondiales va également accélérer ce grand processus de « désindividualisation » du monde. Toutefois, cela ne va pas durer et Rosanvallon identifie un « grand retournement » qui date des années 1990 et qui nous ramène à la crise mécanique et morale des institutions de la solidarité du XIXe et qui, par ailleurs, se caractérise par certaines spécificités comme l’apparition d’un individualisme de singularité, chaque individu désirant être reconnu pour ses spécificités propres dans un environnement d’égalité des chances pervertie au plus haut point ; un environnement où l’individu doit être complètement désocialisé afin d’en dégager une forme d’égalité radicale. Une nouvelle philosophie du consommateur sans limites s’est alors répandue dans des sociétés où l’idéal démocratique montrait ses limites, laissant derrière elle un environnement dépourvu de toute théorie de la justice et une communauté en déliquescence.

L’auteur conclut en nous offrant de revenir à l’égalité-relation d’antan en y apportant les modifications nécessaires à une société en pleine mutation. Il met alors en exergue les notions de singularité, de réciprocité et de communalité. La première se veut être une construction et une reconnaissance dynamique des particularités de chacun. Elle se complète par la modification de la perception de nos droits et devoirs dans une logique de réciprocité. La reconstruction du lien social que cela entraine stimule par là même la communalité ou l’idée du concitoyen partageant une sphère publique commune. Il propose finalement de renationaliser les démocraties afin de stimuler le sentiment d’appartenance et de cohésion sociale au sein des communautés nationales.

L’auteur montre, chiffres à l’appui, que nous avons vécu une période de réduction des inégalités au début du XXe siècle avant de retomber dans une logique d’accroissement des différences entre les plus riches et les plus pauvres quelques décennies plus tard. Ce retour au citoyen-propriétaire menace la solidité de nos sociétés en attaquant de front les liens de solidarité entre les individus qui se rassemblent en sous-catégories monolithiques selon leur niveau socio-économique annihilant la capacité de production du commun que rendait auparavant possible la pluralité de groupes sociaux fluctuants. Les revendications pour un retour de l’égalité sont donc présentées ici comme parfaitement légitimes et bien moins radicales que l’image qui peut en être donnée actuellement. L’auteur offre des armes et une légitimité au moins historique aux groupes sociaux qui se lèvent contre l’inégalité et contre une société schizophrène qui s’indigne des inégalités croissantes sans pour autant remettre en question leurs causes principales – phénomène que l’auteur nomme « paradoxe de Bossuet » d’après une citation de l’homme d’Église qui écrivait au XVIIe siècle : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes ». Il nous rappelle, d’autre part, une série de faits historiques oubliés, qui composent le tableau d’une époque dorée où les citoyens se rassemblaient en nombre, délibérant et prenant part à une grande aventure commune. Ce n’est pas la Cité athénienne qu’il décrit ainsi, mais la France avant l’instauration de l’isoloir en 1913, période si proche, mais qui semble aujourd’hui si irréelle.

Il n’est pas certain que l’auteur fasse plus que réactiver des arguments déjà présents chez Aristote ou Rousseau et on pourrait se demander si, au détour d’une confusion entre égalité politique et égalité économique, il ne serait pas lui aussi victime du paradoxe de Bossuet. Tandis qu’il nous invite à ne pas simplement nous limiter aux causes des inégalités purement économiques qui ont des conséquences aussi sur la société dans son intégralité et sur les liens qui la forment, il semble oublier que la majorité de son ouvrage se concentre sur les causes de ces inégalités, à savoir les changements économiques qui ont affecté nos États-nations. Même s’il nous rappelle que l’égalité est également une notion politique et juridique et qu’elle doit être mobilisée dans sa totalité, il ne tire pas de véritable leçon des échecs du passé. Alors qu’il félicitait le retour de l’égalité avec l’arrivée de l’État-providence, Rosanvallon ne mentionne à aucun moment que ce processus était incomplet et donc voué à l’impuissance, selon la logique qu’il stipule lui-même dans sa propre conclusion.

Anaïs Camus, Université libre de Bruxelles – CTP

Anaïs Camus, « Pierre Rosanvallon, 2011, La Société des égaux, Paris, Seuil, « Les Livres du nouveau monde », 432 p. », Revue européenne des sciences sociales [En ligne], 50-1 | 2012, mis en ligne le 06 juin 2012, consulté le 06 février 2016. URL : http://ress.revues.org/1244


A propos de Pierre Rosanvallon, La société des égaux (2011)

Danilo Martuccelli, « La société des égaux », Sociologie [Online], Comptes rendus, 2012, Online since 15 June 2012, connection on 07 February 2016.
URL : http://sociologie.revues.org/1244

Même en omettant ses engagements intellectuels, ses activités éditoriales ou son rôle dans l’animation de réseaux, il existe plusieurs Pierre Rosanvallon. Ils n’ont pas toujours la même sensibilité analytique. L’historien du XIXe siècle est attiré par les sources du libéralisme, économique et politique, dont au fond il se sent très proche. Le philosophe politique de la démocratie balaie une période temporelle plus large, mais est également plus sensible aux limites de cette même tradition libérale et de la nécessité propre aux temps modernes d’accorder une place plus grande au social à l’heure de cerner les défis de la démocratie. Quant au sociologue, à partir souvent d’une sensibilité socialiste et libérale, il essaye de comprendre les nouvelles formes de la question sociale – allant de la question syndicale aux transformations de l’État-providence. Même si un fil conducteur est commun à tous ces travaux, à savoir la question du politique, autant dire l’articulation du social et de sa représentation, il n’en reste pas moins que l’œuvre est traversée par des nuances importantes. Le grand intérêt du dernier livre de Pierre Rosanvallon est qu’il parvient à articuler, dans une synthèse brillante et érudite, non seulement sa triple vocation historienne, politique et sociologique, mais surtout qu’il nous livre un travail programme où tous les fils qu’il a tissés depuis maintenant plus de trente ans sont explicitement mis en relation. Dans ce sens, plus et mieux que les ouvrages qu’il a consacrés à la démocratie et à ses difficultés ces toutes dernières années, La Société des égaux apparaît comme un livre majeur de sa trajectoire intellectuelle.

Certes, la vision d’ensemble restituée s’inscrit sans rupture majeure dans ce qui est désormais le récit mainstream des sciences sociales : l’instauration progressive et accidentée de l’égalité, la consolidation d’un âge d’or associé à des politiques actives de redistribution, le « grand retournement » des trente dernières années, et, c’est la partie la plus exploratoire et sans doute originale du livre, l’entrée progressive dans un nouvel âge de l’égalité. Pourtant, si autant le cadre que la périodisation en sont connus, le lecteur aurait tort de négliger l’intelligence de la synthèse livrée : dans chacune des cinq grandes parties constitutives du livre, il trouvera des éléments d’interprétations aussi brillants que créatifs.

Dans la première partie (« L’invention de l’égalité »), une thèse se dégage clairement : la consolidation dans les temps modernes d’une égalité de société qui rompt avec les conceptions précédentes d’une égalité d’humanité, une transition que l’auteur met à l’actif du changement de nos représentations anthropologiques et biologiques à propos de l’espèce mais aussi à propos de l’avènement de l’individu. Désormais, et ce sera la grande question des temps modernes, c’est « en termes de modalités de construction du lien social qu’il faut appréhender la question » de l’égalité (p. 37). Une toute première version de la société des égaux se constitue ainsi autour des principes de similarité (sociale), d’indépendance (économique) et de citoyenneté (politique). Un processus dans lequel un rôle majeur reviendrait au suffrage universel, lui même s’inscrivant dans des histoires nationales différentes, selon que l’avènement de l’égalité ait été pensé par des biais plutôt moraux et culturels ou, comme en France, par l’intervention volontariste et institutionnelle de l’État.

Dans la deuxième partie, l’auteur attaque de front le problème le plus épineux d’une société des égaux, à savoir la neutralisation active des inégalités et des différences. Dès le XIXe siècle en effet, l’égalité, étant donnée la profondeur de la division de classes, sera confrontée au problème de la légitimation des inégalités, dans le cadre de l’idéologie libérale conservatrice, par la vertu et le talent. L’opération est décisive : les différences naturelles se transforment en distinctions morales et de mérite. Inlassable problème des modernes, il s’agira alors de rendre compte sans répit de la « coexistence d’une philosophie égalitaire fondatrice et d’une réalité sociale marquée par de fortes inégalités » (p. 145). Pour y faire face, si on suit Rosanvallon, la société des égaux se serait appuyée sur le sentiment de similarité – la fraternité – entre les uns et les autres. Les utopies communistes ou celles d’un monde débarrassé de la division et de la domination attestent de la force de cette contestation, adossée sur ce « contrat sentimental » en tant que socle majeur de la solidarité des modernes. Une attente d’égalité qui n’est pas étrangère aussi, dans la reconstruction historique proposée par Rosanvallon, à l’expansion des protectionnismes ouvriers ou xénophobes.

Dans la troisième partie, (le « siècle de la redistribution »), l’auteur retrace la mise en œuvre des principaux piliers de ce que la sociologie a longtemps dénommé la société industrielle, ou d’autres la période fordiste. Dans la lecture proposée par l’auteur, trois grands principes en soutiennent l’instauration : l’impôt progressif sur le revenu, les mécanismes assuranciels et la régulation collective du travail. Processus qui, chacun à leur façon, vont être accentués de manière décisive par l’expérience de la guerre – la première comme la seconde. L’interprétation fournie, sans nier ce qui revient, dans l’instauration de cette forme de la société des égaux, au conflit idéologique entre les deux guerres, puis à la période de la guerre froide, n’en déplace pas moins le regard : c’est la communauté d’épreuves, et la solidarité d’expériences et de destins que la guerre a transmises qui aurait, en dernière analyse, rendu possible ce qui est souvent jugé comme l’âge d’or de l’égalité. La solidarité sera repensée sous la forme d’une responsabilité accrue des États puisque désormais « c’est le mode d’organisation de la société, et non pas des différences individuelles » (p. 268) qui est considéré comme la véritable cause de l’inégalité. La transition entre la période précédente (celle de l’inégalité comme vertu et talent) et celle ci ne saurait être exprimée avec plus de concision. Face sombre de la période : l’expansion d’une homogénéité de masse insuffisamment sensible à d’autres demandes individuelles.

Le décor est campé pour le quatrième épisode du grand récit historique que nous livre l’auteur (« Le grand retournement ») – et que bien d’autres dénomment la période néolibérale. La composition de la société des égaux connaît un nouvel avatar à la suite de la crise morale des mécanismes de l’État-providence au fur et à mesure qu’un lien, sous forme de probabilité, s’instaure entre risques et responsabilités (un thème largement abordé par Rosanvallon depuis le milieu des années quatre vingt) ; puis au fil des changements sensibles dans le capitalisme ; enfin, grâce à une modification dans l’expression de l’individualisme (passant d’un individualisme de l’universalité à un individualisme de la singularité). Première remarque : à la différence de ceux qui expliquent cette période presque exclusivement par l’avènement de la révolution néolibérale de la fin des années soixante dix, Rosanvallon élargit l’analyse et les facteurs pris en compte. Seconde remarque : il situe à cette période l’émergence d’un individualisme de la singularité qu’il interprète pour l’essentiel comme une généralisation (une « démocratisation ») du souci de distinction propre à l’expérience artiste, bohème, voire aristocratique. S’appuyant sur une des thèses majeures de son travail dès les années quatre vingt dix, il fait de l’histoire personnelle et non plus des conditions objectives, donc de la dynamique des épreuves et des existences individuelles, le cœur de l’intelligibilité sociale de cette nouvelle période. La conséquence sur le plan de la justice ne se fera pas attendre : des écarts de revenu inimaginables dans la période précédente deviennent possibles, et même légitimes, à la faveur de ce qui est théorisé comme une égalité radicale des chances. En fait, il s’agit d’une paradoxale désocialisation des individus puisqu’ils sont censés être entièrement responsables de leur destin. Face à cette réalité, une nouvelle critique serait en train de voir le jour, à l’heure de légitimer les inégalités, entre ce qui revient au « talent » personnel et ce qui, renvoyant au « hasard » des circonstances, amenuise la portée idéologique du premier.

Ce long et patient travail de réélaboration historique permet à l’auteur de jeter un regard neuf sur la spécificité de notre « crise de l’égalité ». Pour les sociologues, l’intérêt majeur du livre se trouve, sans doute, dans la cinquième partie et dans le nouveau diagnostic d’époque qu’elle propose. Présenté comme une « première ébauche », il sera très certainement au cœur des travaux à venir de l’auteur. Ce nouvel état de société est analysé par Rosanvallon à travers l’articulation de trois dimensions : singularité, réciprocité, communalité. De tous les trois – nous y reviendrons – c’est sans doute la singularité le facteur clé, et l’auteur ne s’y trompe pas lorsqu’il affirme que « l’idée d’égalité doit être reformulée dans un âge reconnu de la singularité » (p. 354). C’est elle en tout cas qui rend compte autant de l’inflexion vers la réciprocité (et donc envers la reconnaissance et une égalité d’implication entre individus ouvrant à une justice qualitative d’un nouveau genre), que vers la communalité (et la préoccupation centrale de produire un monde commun après les privatisations excessives des dernières décennies ; une production qui, pour l’auteur, doit passer aussi par une renationalisation des démocraties).

À la fin de la lecture de l’ouvrage, deux ordres de questions, parmi bien d’autres, se posent. La première est méthodologique et concerne le profil qui nous est livré de chacune des périodes. À bien y regarder, elles émergent moins comme
des figures kaléidoscopiques, c’est à dire soumises à la variation d’éléments constants, que comme des représentations hautement spécifiques où l’auteur, librement, et sans explicitation poussée de son art d’interprétation, accentue des facteurs divers (le suffrage, l’impôt, la guerre…), tout en leur donnant des fonctions analogues en ce qui concerne l’avènement d’une nouvelle matrice d’époque. Si les différents avatars de la société des égaux ainsi restitués, dès ses débuts, gagnent sans doute en acuité descriptive, cela n’en pose pas moins la question des raisons de la variation des facteurs sélectionnés.

La remarque précédente invite à interroger ce qui est au cœur de l’ouvrage actuel – la singularité et son statut analytique. D’ailleurs, la remarque vaut pour d’autres travaux de l’auteur qui, depuis des années, semble hésiter entre l’affirmation de l’entrée dans un âge de particularité ou, comme il l’affirme désormais clairement, dans un âge de singularité. La distinction est importante. Si la singularité est à la source du grand défi de la société contemporaine des égaux, peut elle avoir le statut somme toute réduit que l’auteur lui accorde ? A t elle un rôle analogue à d’autres facteurs historiques de questionnement de l’égalité comme le montre l’histoire retracée par l’auteur ? Ne faut il pas plutôt conclure, au vu du récit historique livré par Rosanvallon lui même, que nous sortons d’une période de mises en question factuelles de l’égalité (mesures de l’inégalité, politiques de redistribution, recréation des collectifs…) et que nous entrons dans une période qui, sans abolir l’horizon de l’égalité, n’en propose pas moins une composition sociale et politique différente puisque articulée autour de la singularité ? La question n’est pas anodine – car une certaine ambiguïté est présente dès le titre même du livre. Après tout, la singularité questionne tout autant l’égalité que la liberté ou la fraternité pour en rester au seul triptyque républicain. On a alors quelque peu de peine à comprendre le privilège accordé implicitement à l’égalité au détriment d’autres dimensions majeures.

D’ailleurs, cette même difficulté est repérable au niveau des catégories : là où la société des égaux s’organise, à son origine, autour de la similitude, l’indépendance et la citoyenneté, la société des égaux actuelle se composerait autour de la singularité, la réciprocité et la communalité. Où est la difficulté ? Dans le premier cas, l’égalité est l’aspiration et la source principale de cet état de société et elle se décline alors dans trois catégories différentes qu’elle informe en profondeur. Dans le second cas, au contraire, et sans nullement disparaître, cette place ne lui revient plus de droit, puisqu’une inflexion sociologique a bien eu lieu, accordant à la singularité une importance et une signification toutes nouvelles. C’est autour de la singularité que s’affirme le visage de la nouvelle question sociale et politique. La transition s’effectue bel et bien vers une société de la singularité, une réalité indissociablement intellectuelle et pratique, où les défis se posent alors – pour reprendre la formulation en triptyque de l’auteur – en termes de particularité (et non pas de singularité), de réciprocité et de communalité.

Conséquence majeure : c’est la conception et le statut de la singularité qui sont en discussion. Elle ne peut pas être comprise uniquement, comme semble le proposer par moments l’auteur, dans des termes avant tout « identitaires », ouvrant à des relations de similarité et de différence, en s’inscrivant surtout essentiellement dans la descendance de la démocratisation d’une identité artiste et élitiste. Ce faisant, et paradoxalement, Rosanvallon adoucit sa propre thèse et finit par donner un diagnostic discutable de notre époque. Autour de la singularité se jouent la spécificité et la profondeur de la mise en question de notre société des égaux : nous faisons face à un défi d’une nature différente. Certes, dans la société de la singularité étudiée par l’auteur, l’égalité est toujours une valeur de référence, à la différence notoire des mouvements qui, entre les deux guerres, et au nom de la Race, l’ont alors questionnée. Pourtant, sur la longue durée, l’inflexion en cours n’en est pas moins différente et de plus grande portée que bien d’autres mises en questions précédentes – celles cernées, par exemple, par les pathologies de l’égalité, l’extension des inégalités ou le grand retournement néolibéral. Si nous sommes toujours dans l’univers de l’égalité, ce souci doit désormais composer, et de manière inédite, avec un autre principe – la singularité. C’est autour de leur articulation que s’écrira la nouvelle grammaire du politique. Et il ne fait aucun doute, qu’à l’avenir, Rosanvallon en sera, encore une fois, un des meilleurs interprètes.

Danilo Martuccelli, Professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, chercheur au CERLIS-CNRS - Université Paris Descartes – 45, rue des Saints-Pères – 75006 Paris


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