Accueil > Fiches de lectures, ouvrages et articles en ligne > Olivier Blanchard : « Le chômage à 5% est un objectif raisonnable en France (...)

Olivier Blanchard : « Le chômage à 5% est un objectif raisonnable en France »

L’obs, #2670, janvier 2016

dimanche 7 février 2016

Entretien avec Olivier Blanchard, chercheur au Peterson Institute de Washington, professeur au Massachusetts Institute of Technology

Prix du pétrole en baisse, ralentissement en Chine, Brexit, 2016 s’annonce risquée, mais pas catastrophique si les bonnes décisions sont prises, assure celui qui fut chef économiste du FMI jusqu’en août 2015

L’année 2015 a été décevante pour l’économie française et pleine d’incertitudes pour la planète. 2016 se présente-t-elle mieux ?

Un peu mieux pour certains pays ; un peu moins bien pour d’autres. Ce n’est ni très rose ni très noir. Aux Etats-Unis, les cicatrices de la crise ont largement disparu, les banques sont en bonne santé, les entreprises ont du cash, les ménages sont moins endettés, le chômage est à peu près à son niveau d’équilibre. On est en vitesse de croisière. L’augmentation des inégalités reste un énorme problème. Va-t-elle faire dérailler la croissance américaine ? Je ne le pense pas. Sauf peut-être par le canal politique, comme la campagne présidentielle peut le faire craindre...
En Europe, le retour à l’équilibre est encore assez lointain, les traces de la crise sont toujours là, le chômage est trop élevé. Mais les freins à la croissance se desserrent : la consolidation budgétaire est plus limitée, les banques ne se portent pas mal et prêtent à taux bas. La demande devrait se maintenir et se renforcer.
Les pays émergents subissent un ralentissement dû à la forte baisse du prix des matières premières. Ils se retrouvent avec trop d’investissement et des problèmes budgétaires sérieux. Même les pays qui se sont « bien conduits », comme le Chili ou le Mexique, souffrent. Les producteurs de pétrole, comme la Russie ou le Venezuela, sont dans une situation très difficile, ayant bâti leurs prévisions sur un baril à 100 dollars ou plus [alors qu’il s’échange autour de 37 dollars, NDLR].

Les risques sur la croissance mondiale paraissent très nombreux. Quelle est l’ampleur du danger ?

Commençons par les prix des matières premières et du pétrole... Traditionnellement, l’Occident se réjouit des prix bas des matières premières, mais il y a une limite. Une poursuite de la baisse pourrait être dramatique, entraînant des faillites d’entreprises ou même d’Etats. Dans ces pays producteurs, les problèmes économiques peuvent devenir des problèmes politiques, puis géopolitiques.

Autre risque : le ralentissement de la Chine.

La probabilité pour que la croissance chinoise ralentisse très fortement - passant de 7% à moins de 4% - dans un avenir proche est faible car le gouvernement a la capacité d’agir. Mais, si cela survenait, les effets seraient très graves pour le monde entier : cela entraînerait une importante diminution du prix des matières premières, dont celui du pétrole. On reviendrait au risque précédent

N’y a-t-il pas aussi un risque que de nouvelles bulles financières éclatent ?

Vu les taux d’intérêt très bas, il est normal que les prix des actifs soient élevés (lorsque le taux du livret A approche de zéro, l’épargnant a tendance à acheter des actifs, dont les prix montent). Des bulles se forment si ces prix deviennent déraisonnables. Est-ce le cas ? Pas de manière évidente. Il y a quelques bulles, en particulier dans certains marchés d’actifs financiers à risque. Le marché de l’art est peut-être surévalué. Mais que des gens paient trop cher pour des tableaux ne me traumatise pas.

Tout l’argent déversé par les banques centrales pour soutenir l’économie n’a-t-il pas nourri des bulles plus dangereuses que celle du marché de l’art ?

Dire qu’il a été « déversé » est une fausse image. On parle en réalité d’un échange de titres, en vue de faire baisser les taux d’intérêt. Quand une banque centrale achète des obligations à long terme, par exemple, le but est de diminuer le taux d’intérêt à long tenue. Elle le fait parce qu’elle ne peut plus baisser les taux d’intérêt à court terme, qui sont déjà au plancher. Mais le résultat n’est guère différent.

Quatrième risque : le Brexit, la sortie possible de la Grande-Bretagne de l’Union européenne...

Il est difficile à évaluer. Quel sera l’impact sur le business de la City ? Je ne sais pas. Il me semble qu’on s’achemine vers des concessions offertes à la Grande-Bretagne. Pourquoi pas ? Que certains pays ne partagent pas les mêmes ambitions que les autres n’est pas forcément dramatique.

Une Europe unie serait tout de même mieux armée pour traiter des grands problèmes, qu’ils soient liés à la finance, à l’environnement ou aux migrations...

C’est une vision idéale, mais pas réaliste. Chaque pays fait au mieux en fonction de son opinion publique et de son histoire. Il faut l’accepter. L’Europe à plusieurs vitesses me paraît viable et justifiée. Sur certains sujets, il faut que tout le monde soit à bord. Sur d’autres, comme la défense ou la sécurité, certains pays peuvent avancer sans les autres... C’est moins élégant, mais plus efficace. Les Anglais n’ont jamais été très enthousiastes vis-à-vis de l’union politique, ce n’est pas la fin du monde.

Une union monétaire déséquilibrée, avec une Banque centrale européenne (BCE) puissante mais une politique économique peu intégrée, n’entraîne-t-elle pas forcément un mauvais pilotage ?

Ces dernières années, l’erreur n’est pas venue de l’absence d’un « gouvernement économique », mais d’une mauvaise compréhension des effets de la politique budgétaire, qui a conduit Bruxelles à demander une austérité excessive.

A cause des banques centrales ?

Si la Commission européenne avait suggéré de rester raisonnable en matière d’austérité, la BCE n’aurait pas eu les moyens de s’y opposer. Même lorsque Jean-Claude Trichet, qui défendait fortement cette rigueur, en tenait les rênes.

L’austérité est-elle encore excessive aujourd’hui ?

Nous sommes revenus à une situation à peu près équilibrée. Il manque encore un peu de flexibilité ici ou là, mais c’est devenu un facteur mineur en termes de demande. On peut encore agir sur l’investissement public, qu’on a trop sacrifié. Avec les taux d’intérêt actuels, on devrait lancer des programmes dont bénéficieraient les économies. De ce point de vue, le plan Juncker n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’il faudrait faire. Ces programmes pourraient être financés par la dette, européenne ou nationale. Si la dette augmente parce qu’on a décidé d’améliorer les systèmes de transport ou l’éducation, ce n’est pas de l’argent perdu : le taux de rendement de certains investissements publics est très élevé. Ce serait très justifié.

Cela s’applique-t-il à la France ?

Oui, à la France, à l’Allemagne... Certes, si l’on menait ces politiques au niveau national, on ne respecterait pas les règles européennes... Mais faut-il les respecter ? Ne vaut-il pas mieux les modifier ?

Le niveau de la dette publique – et les crises qui vont avec - reste un risque, pourtant.

On a stabilisé la dette à des niveaux élevés, mais compatibles avec son financement. Il faut vivre avec cette dette, comme on vit avec une tumeur. Sa réduction, dans un environnement où la croissance est faible, est très difficile. II faudra le faire très doucement et espérer qu’il n’y ait pas de gros chocs dans l’avenir proche... Ce n’est pas réjouissant, mais c’est la réalité.

Historiquement, les problèmes d’endettement ont toujours été résolus par l’effacement d’une partie de la dette, que ce soit par l’inflation ou par des restructurations.

Pas toujours : à la fin des guerres napoléoniennes, l’Angleterre a mis un siècle à réduire sa dette sans « tricher ».

Veut-on attendre un siècle ?

Il est clair qu’un peu d’inflation et des taux d’intérêt nominaux bas peuvent aider. Si on arrivait à un stade où le poids de la dette devenait insupportable, une inflation limitée serait une méthode plus douce qu’une restructuration. On n’en est pas là, sauf peut-être au Japon. Mais pour « faire de l’inflation », il faut que l’économie « surchauffe ». On en est très loin.

Pourquoi la France va-t-elle plus mal que les pays du nord de l’Europe ?

... Et pourquoi va-t-elle mieux que certains pays du Sud ? Parce qu’elle a moins souffert de la crise. Il y a un effet de yoyo. Quand on descend très bas, comme l’Irlande, le Portugal ou l’Espagne, on remonte en général plus vite. Le simple fait d’aller un peu mieux redonne de l’optimisme. Et il est plus facile de faire des réformes, ce que ces pays ont fait plus que la France. Quand j’entends parler du « miracle » espagnol, il faut relativiser : leur chômage atteint toujours 21%, mais l’optimisme souffle. En France, la descente a été moins brutale, et il y a eu moins de réformes. Ce que j’ai du mal à comprendre, c’est pourquoi le taux de croissance reste aussi bas dans notre pays. Les banques ne se portent pas mal et peuvent accorder des crédits ; les efforts de consolidation budgétaire sont limités ; les taux d’intérêt sont très bas… Alors pourquoi ça ne marche pas mieux ? On sent de la frilosité, une inquiétude générale chez les consommateurs et les entreprises. Elle vient notamment de l’absence de clarté de la politique économique et des craintes sur la croissance avenir.

Cette panne tiendrait donc à une névrose française ?

Oui, mais elle est partiellement justifiée, car les perspectives de croissance à long terme, à la fois à cause de la faible croissance de la productivité et du vieillissement de la population, ne sont pas enthousiasmantes... donc il y a plus qu’une névrose.

Vous dites que le gouvernement ne mène pas une politique claire. On a pourtant le sentiment que François Hollande assume depuis fin 2012 un cap social-libéral, avec des réformes centrées sur la compétitivité des
entreprises.

Le cap n’est pas aussi clair que ça. Et les réformes restent trop limitées, spécialement sur le marché du travail.

Pourquoi le chômage continue-t-il à augmenter alors qu’il baisse ailleurs ?

Pour le moment, la priorité est d’augmenter la demande, ce qui fera diminuer le chômage. Passer de 10% à 8% peut se faire de cette manière. Mais, à moyen terme, il faut descendre durablement sous la barre des 8%. On peut le faire, et il me paraît parfaitement raisonnable de se donner comme objectif un chômage à 5%. Mais pour cela il faut réformer le marché du travail.
Le chômage des jeunes est de 25%, et beaucoup plus dans certains groupes. C’est inacceptable. Il faut les intégrer à la vie professionnelle, en revoyant le système éducatif, bien sûr. Mais, en attendant, il faut aussi des salaires plus bas pour que les entreprises engagent les jeunes sans qualification. Et compléter cette rémunération par la « prime à l’emploi » [qui va s’appeler « prime à l’activité »] pour leur permettre d’avoir un niveau de vie décent. Ca coûtera cher, mais c’est nécessaire. Il faut ensuite faire en sorte que ces jeunes progressent. Le système de formation professionnelle est loin d’être idéal. Et il faut offrir une progression de carrière, pas une succession de CDD sans avenir et sans formation, entrecoupée de périodes de chômage. C’est l’idée du « contrat unique », qui se substituerait au CDI et au CDD et offrirait une protection croissante au fil du temps. Ce n’est pas une utopie. Ce type de contrat vient d’être introduit par Matteo Renzi en Italie. Enfin, et bien que ce soit devenu un cliché, il faut simplifier le droit du travail, diminuer l’incertitude judiciaire. Si on adopte toutes ces mesures, on pourra faire baisser le niveau de chômage. Pour moi, c’est le chantier de réforme fondamental, et ça devrait être la priorité du gouvernement, celui-ci ou le suivant.

Concevoir des politiques de réduction du chômage via un partage du temps de travail ne vous semble pas une piste à creuser ?

Non. Je refuse cette logique, c’est une hérésie. S’il y a un million et demi de chômeurs de trop, rien n’interdit de le résorber par la croissance de l’emploi. Après, la réduction du temps de travail peut être désirable, mais pour d’autres raisons.

La crise actuelle a été causée par l’explosion financière de 2008. Ce danger-là peut-il revenir en 2016 ou la finance est-elle domestiquée ?

On a progressé. La régulation est meilleure, mieux informée, plus stricte. La situation est bien meilleure aujourd’hui qu’en 2007. Mais le monde financier n’est jamais vraiment domestiqué : dès que vous créez de nouvelles contraintes, de nouvelles règles, il trouve des échappatoires. C’est comme jouer au chat et à
la souris.


| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Quelques lectures utiles (académie de Paris)