Accueil > Fiches de lectures, ouvrages et articles en ligne > Anthony Atkinson : Une vie contre les inégalités

Anthony Atkinson : Une vie contre les inégalités

L’Obs, #2672, janvier 2016

dimanche 7 février 2016

Inspirateur de Thomas Piketty, le grand économiste britannique Anthony Atkinson publie "Inégalités" : un appel à l’action, et quinze propositions de combat

ANTHONY ATKINSON, né en 1944, a enseigné à l’université d’Essex, à l’Ecole d’Economie de Paris et à Harvard. Il est aujourd’hui professeur à la London School of Economics et au Nuffield College d’Oxford. Il a publié en 1998 le rapport « Pauvreté et exclusion » pour le Conseil d’Analyse économique (CAE) rattaché à Lionel Jospin, puis, en 2001, toujours pour le CAE, le rapport « Inégalités économiques ». Vient de paraître au Seuil : « Inégalités » (préface de Thomas Piketty). Tous les droits d’auteur de ce livre seront versés à des associations caritatives (Oxfam, Emmaus…)

Il y a eu le succès mondial du livre de Thomas Piketty, « le Capital au XXIe siècle », dénonçant l’explosion des inégalités à travers le monde. Un constat très inquiétant. Puis plus rien. Comme un grand vide. « Mes voisins, mes amis me demandaient : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? Sommes-nous impuissants ? » Alors j’ai décidé de répondre », confie à « l’Obs » Anthony Atkinson, professeur à la London School of Economics, et inspirateur de l’économiste-star. Nous l’avons rencontré à Oxford, dans le quartier résidentiel et tranquille où il vît avec son épouse. Son livre « Inégalités », paru au printemps en anglais, vient d’être traduit en français. A 71 ans, c’est un guide qu’il envoie à tous les gouvernants, un vade-mecum des solutions pour réduire l’écart entre les plus riches, dont la fortune ne cesse de s’envoler, et les plus pauvres. Au passage, confie-t-il avec malice, « vous remarquerez une critique de la situation actuelle de la pensée économique ». Ne lui parlez pas de modèle économique pur et parfait pour déterminer le juste salaire : « Nous savons tous que ce modèle n’existe pas dans le monde réel. » N’invoquez pas non plus la mondialisation pour justifier la hausse des écarts de richesse et les coups de canif dans l’Etat-providence. « Il a commencé à être mis en place à la fin du XIXe siècle, précisément à cause de la mondialisation, pour sécuriser les travailleurs », rétorque-t-il.

Pas d’excuse pour ne pas agir contre les inégalités, donc, mais comment faire ? Sir Anthony Atkinson - que tous ses étudiants appellent « Tony » - a dressé une liste de quinze propositions, en songeant en priorité au Royaume-Uni. Surprise : la France en applique déjà la plupart Le professeur, francophile et francophone - il a depuis les années 1970 une maison dans le Cotentin -, en convient volontiers. Et accepte de passer en revue ses principales recommandations.

- Créer un Conseil économique et social où les partenaires sociaux se rencontrent et puissent discuter des questions salariales et d’emploi. La France en a un. « Il faudrait peut-être réfléchir à sa composition et l’ouvrir davantage aux jeunes, aux chômeurs, aux consommateurs », suggère le sage d’Oxford. « Le marché du travail au XXIe siècle sera différent : on ne travaillera plus 35 heures dans la même entreprise, mais un jour ici, un jour là, l’autre en formation continue... Cela change l’action des syndicats. C’est une question pour la France, »

- Offrir un produit d’épargne garanti au rendement supérieur à l’inflation pour les petits épargnants. La France a le livret A.

- Se doter d’un fonds souverain. Nicolas Sarkozy a créé en 2008 le Fonds stratégique d’Investissement (FSI), intégré par François Hollande à la Banque publique d’Investissement (BPI) en 2013. Avant eux, en 2001, Lionel Jospin avait créé le Fonds de Réserve pour les Retraites.

- Mettre en place une allocation par enfant sans condition de revenus, mais imposable. Cela rappelle les allocations familiales avant la réforme Hollande.

- Mettre en place un salaire minimum plutôt généreux. Le smic français est parmi les plus hauts – en proportion du salaire médian - des pays de l’OCDE.

- Donner aux salariés la garantie d’un emploi public. La France en est loin, mais à force d’annoncer des plans d’emplois aidés - ou plus de formation professionnelle - chaque fois que sont publiés des mauvais chiffres du chômage, elle semble s’en inspirer. « Cela a été voté aux Etats- Unis il y a trente ans », rappelle le professeur à la mémoire d’éléphant.

Ne manque plus guère à la France, pour cocher toutes les cases du plan Atkinson, que :

- Le taux marginal d’imposition à 65%. On aurait pu avoir un taux à 75% pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros si la promesse de François Hollande ne s’était pas révélée inapplicable. Dommage, regrette le chercheur, qui note que lorsque les hauts salaires étaient fortement imposés (avant Thatcher et Reagan), les dirigeants d’entreprise s’intéressaient plus aux investissements, à la taille de leur groupe, à la croissance, qu’à leurs revenus...

- L’« héritage » automatique d’un petit pécule pour tous les jeunes adultes entrant dans la vie active, ou une forme de revenu universel. « Cette notion d’héritage universel est très intéressante, note Thomas Piketty, qui a préfacé le livre de son professeur. En France, l’impôt sur les successions rapporte 8 milliards d’euros par an : si on les répartissait entre les 800 000jeunes qui atteignent 25 ans, chacun aurait 10 000 euros, ce qui permettrait à plus de jeunes de créer leur entreprise, de développer leurs projets. Cela pourrait dynamiser notre société. »

En attendant, une question intrigue : pourquoi la France, qui dispose déjà d’un bon arsenal de mesures, n’est-elle pas mieux placée en matière de réduction des inégalités ? « C’est une question intéressante car le risque de pauvreté et d’exclusion n’est pas si éloigné des deux côtés de la Manche », se désole le Britannique. Les inégalités sont tout de même moins prononcées en France qu’au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis et augmentent moins vite. Mais reste un problème lancinant : celui du chômage. Atkinson met en garde contre les mesures prises en Allemagne dans le cadre du plan Schröder ou plus récemment au Danemark : les minijobs ou la réduction de certaines prestations sociales ont conduit à une forte augmentation des inégalités. « Le livre peut montrer ce qu’il faut faire, ou ce qu’il ne faut pas faire... », note-t-il avec malice. L’économiste appelle les gouvernements à être volontaristes et les citoyens à les interpeller. « La France a signé l’agenda Europe 2020 [engagement pris en 2010 au niveau de l’Union européenne] pour une "croissance intelligente, durable et inclusive" avec des objectifs de réduction de la pauvreté en 2020. Nous sommes en 2016. Quels sont les résultats ? Où en est votre pays ? » Surtout, ne pas se résigner.

Voilà quarante ans qu’il se bat contre les inégalités. Ce n’était pas une voie toute tracée pour « Tony », étudiant en mathématiques, issu de la classe moyenne, jusqu’à cette mission humanitaire dans un hôpital de Hambourg : « J’ai vu de très près le problème de la pauvreté dans les pays riches, cela m’a fait changer d’orientation : j’ai décidé d’étudier la justice sociale et ses mécanismes économiques. » Depuis, à la London School of Economics (LSE) ou au Nuffield Collège d’Oxford, il a formé plusieurs générations d’étudiants, avec une rigueur, une passion, une bienveillance, qui rendent ses anciens élèves et ses coauteurs intarissables. Vieux complice de Tony Atkinson,

François Bourguignon, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et fondateur de l’Ecole d’Economie de Paris, se félicite de la parution de ce « livre de conviction et de prosélytisme » sur un sujet qui leur tient à cœur. « C’est avec lui que j’ai commencé la recherche à la LSE, témoigne Thomas Piketty. C’est en lisant ce qu’il avait écrit sur les patrimoines au Royaume-Uni que j’ai eu l’idée de chercher les données sur la France, puis d’étendre mon étude aux revenus. » Depuis, le dialogue entre les deux chercheurs n’a jamais cessé. A Oxford, la relève est déjà prête. « Je voulais faire un livre sur les conditions de vie et leur évolution dans le temps, sourit Max Roser, un jeune chercheur allemand. C’est "Tony" qui m’a conseillé de publier mes recherches en ligne et gratuitement. » Résultat : le site Our World in Data naît en 2011 (Ourworldindataorg) et compte plus de 1,5 million de visiteurs à ce jour. Rien n’enthousiasme davantage Atkinson que l’énergie des jeunes, qui viennent si nombreux à ses conférences. Cela le rendrait presque optimiste. Mais pas assez pour lui faire oublier le référendum sur le « Brexit » (mot-valise désignant la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne) que Cameron va organiser. « C’est affreux, une perte de temps, un désastre, un danger, s’inquiète-t-il, et surtout un vrai risque que le Royaume-Uni soit fini, que l’Ecosse et le pays de Galles s’en détachent. » Incompréhensible pour cet Européen convaincu, qui vit avec ses étudiants dans un monde sans frontières.


Inégalités, par Anthony Atkinson, Le Seuil, 2016, 456 p., 23 euros (parution le 14 janvier).

Christian Chavagneux, Alternatives Economiques n° 353 - janvier 2016

Le livre devrait assurément faire parler de lui ! Dans sa préface, Thomas Piketty annonce que l’on y trouvera "les contours d’un nouveau réformisme radical". Et c’est exactement ça. C’est certain, l’économiste britannique Anthony Atkinson, l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la question des inégalités, ne veut pas en finir avec le capitalisme contemporain. Mais il avance une série de propositions à même d’en modifier profondément la nature en faveur des moins favorisés.

Egalité des résultats

Le livre commence par offrir un cadre d’analyse pour penser les inégalités afin de les remettre, contrairement à ce qui se passe depuis un siècle, au coeur de l’analyse économique. Anthony Atkinson n’est pas convaincu par ceux qui réfléchissent en termes d’égalité des chances ; il préfère l’égalité des résultats : donner les mêmes chances à tous, c’est bien, mais pour ceux qui n’y arrivent pas, c’est la misère, inacceptable. Car même si chacun a les mêmes chances de participer à la course, la répartition des prix est très inégalitaire. Elle résulte d’un construit social que l’économiste veut visiblement changer.

Bien entendu, on trouvera dans le livre moult propositions en faveur d’une plus grande progressivité de l’impôt : un taux marginal allant jusqu’à 65 %, l’instauration d’un impôt sur la fortune au Royaume-Uni, un impôt foncier plus élevé, la réduction des niches fiscales et, seulement en idée à creuser, un impôt minimal pour les grandes entreprises adeptes de l’optimisation fiscale agressive.

Redistribution de capital

Mais l’ouvrage va plus loin. Atkinson plaide également pour une action publique en faveur d’une distribution de capital aux plus pauvres, une sorte d’héritage pour tous, mais sur des bases égalitaires. Il n’aime pas le principe des allocations sous conditions de ressources (les effets de seuil sont importants et ceux qui y ont droit ne les demandent pas toujours). Il préférerait l’allocation d’un revenu de base pour les enfants et pour les adultes.

L’économiste fait alors tourner ses gros modèles pour vérifier que tout cela est finançable sans faire déraper les comptes publics. Entre ce qui est pris et ce qui est donné, les propositions tiennent la route. Et qu’on ne lui dise pas que ces changements au détriment des plus favorisés sont impossibles en période de mondialisation : c’est à la fin du XIXe siècle et au début du XXe que les prémices de l’Etat-providence ont été mises en place, en pleine première mondialisation !

Il y aurait déjà beaucoup à débattre avec ces premières orientations. Mais Atkinson constate que si ses propositions fiscales contribuent à réduire les inégalités, elles sont loin d’être suffisantes. Une véritable action publique dans le domaine doit porter sur la répartition primaire des revenus, dès le moment où ils sont distribués. Comment ? "Il faut dompter les grands groupes puissants" en donnant plus de pouvoirs aux salariés et aux consommateurs, par exemple en renforçant les syndicats. Surtout, l’Etat doit ouvrir un dialogue national sur les rémunérations pour aboutir à un salaire minimum qui permette de vivre au-dessus du seuil de pauvreté et à un salaire maximum dans le cadre d’entreprises devant prendre en compte leur responsabilité sociale. On vous avait prévenu, le livre va faire parler de lui…


| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Quelques lectures utiles (académie de Paris)