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Entre Airbnb et les hôteliers, la guerre est déclarée

Le Monde - 28.01.2016

lundi 1er février 2016

A Paris, les hébergeurs traditionnels mettent des bâtons dans les roues des plates-formes de réservation

C’est la querelle des Anciens et des Modernes, version hôtellerie. Depuis la mi-2015, les escarmouches se multiplient entre les sites de réservation d’appartements, tels Airbnb ou Abritel, et les groupes hôteliers alliés aux agences immobilières, souvent soutenus par les élus. Paris, première destination touristique mondiale, est le terrain privilégié de cet affrontement.

Dernier épisode de cette rivalité, l’adoption surprise, au bénéfice des hôteliers, par l’Assemblée nationale, jeudi 21 janvier, d’un amendement au projet de loi "Pour une République numérique" – lui-même adopté par les députés en première lecture, mardi 26. Il est possible que cet amendement n’aille pas jusqu’au bout de son parcours législatif. Il n’en reste pas moins une victoire des hôteliers.

Amendement "à contre-courant"

Présenté par une vingtaine de députés avec, à leur tête, Sandrine Mazetier (Parti socialiste, Paris), il frappe au cœur l’activité des plates-formes de réservation en ligne. Avant toute diffusion, il leur impose de vérifier que les offres de logements émanent bien de propriétaires ou, à défaut, de locataires qui ont l’autorisation écrite de leur bailleur. L’amendement prévoit par ailleurs de lourdes sanctions pour les contrevenants : jusqu’à 25 000 euros d’amende pour les "hôtes", comme les appelle Airbnb, et 80 000 euros pour les sites de réservation.

"Cet amendement, adopté nuitamment par une poignée de députés, contre l’avis du gouvernement et du rapporteur de la loi sur le numérique, est contraire au droit européen et à une jurisprudence constante qui exonère les sites Internet de responsabilité sur le contenu des annonces qu’ils publient", soutient Vincent Wermus, directeur général France d’HomeAway, maison mère d’Abritel et Homelidays, et président de l’Union nationale pour la promotion de la location de vacances (UNPLV). Ce syndicat réunit une soixantaine de centrales de réservations, dont Clévacances, Interhom et, bien sûr, Airbnb.

Nicolas Ferrary, directeur général France d’Airbnb, ne décolère pas contre cette nouvelle marque du lobbying des syndicats hôteliers. Cet amendement va "à contre-courant de toutes les discussions que nous avons avec le gouvernement", affirme-t-il, ajoutant qu’il ne désespère pas d’obtenir son retrait : "Ce n’est que la première étape du processus législatif. Nous avons bon espoir de faire entendre notre voix."

Avec cet amendement,les hôteliers ont remporté une bataille, mais sont loin d’avoir gagné la guerre. Arrivé en France en 2011, Airbnb a déjà, symboliquement, remporté une victoire sur le secteur hôtelier à Paris. Selon une étude de la Deustche Bank, publiée le 4 janvier, l’offre du groupe américain dans la capitale est estimée à 88 700 chambres, contre 75 000 pour les hôtels.

Cette force de frappe inquiète Jean-Bernard Falco, président de l’Association pour un hébergement et un tourisme professionnels (AHTOP). Un tout nouveau lobby créé en juillet, justement pour faire rempart à Airbnb et consorts. Il dénonce "le discours sur l’économie de partage de la société californienne. C’est du boniment et une escroquerie intellectuelle. Un tiers des locations sont illégales. Mais elles génèrent 80 % de leur chiffre d’affaires."

A peine créée, l’AHTOP enchaîne les victoires. C’est encore elle qui a obtenu, à la mi-décembre 2015, que la SNCF mette fin, avant même qu’il n’entre en vigueur, à son partenariat avec Airbnb (la société ferroviaire devait proposer à chaque acheteur de billet de train de mettre son appartement sur la plate-forme du groupe américain).

Tout le secteur hôtelier n’est pas aussi belliqueux. "L’apparition de cette nouvelle économie collaborative ne doit pas être considérée comme une menace mais comme une opportunité", tempère Me Odile Cohen, membre de l’Association des avocats lobbyistes et avocate du groupe Madar, nouvel entrant dans l’hôtellerie parisienne haut de gamme.

De son côté, Airbnb cultive la discrétion… financière. Installé en Irlande, il refuse de rendre public son chiffre d’affaires en France et le nombre des nuitées commercialisées. Tout juste consent-il à révéler que ses "hôtes" dans l’Hexagone, ceux qui louent leur appartement, ont totalisé 481 millions d’euros de recettes entre septembre 2014 et août 2015. Un montant sur lequel le site prélève 3 % auprès des hôtes, et de 6 % à 12 % sur la facture réglée par les clients. En douze mois, Airbnb aurait engrangé environ 72 millions d’euros.

Une performance pour un groupe qui ne détient aucun actif immobilier, emploie moins de vingt-cinq personnes et qui a payé moins de 100 000 euros d’impôts sur les sociétés en France en 2014. Au plan mondial, la plate-forme est valorisée plus de 25 milliards d’euros, soit deux fois plus que le groupe Accor.

Plus grave, les hôteliers accusent Airbnb de capter à son profit toute la croissance du secteur. "Depuis trois ans, les hôtels ne font plus le plein, alors qu’il y a de plus en plus de touristes", déplore Laurent Duc, président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH). En dix ans, le nombre annuel de touristes en France est passé de 75 millions à 85 millions. Mais cet afflux supplémentaire échapperait au secteur hôtelier traditionnel. A Paris, le taux d’occupation des hôtels pique du nez. Il est passé "de 83 % à moins de 80 %", se désole M. Duc. Au premier semestre de 2015, explique-t-il, "l’hôtellerie parisienne a perdu 4,8 % de part de marché".

"Pacte avec le diable"

Comme les hôteliers, les élus de la capitale sont vent debout contre le boom des meublés touristiques, proposés par les plates-formes de réservation, qui vident de leurs habitants les arrondissements du centre et font flamber les prix de l’immobilier. "Je suis saisi de plaintes contre ces meublés touristiques. C’est un cancer", soutient Jean-Pierre Lecoq, maire (Les Républicains) du 6e arrondissement. "Nous avons fait la sainte alliance avec les élus de tous bords. La maire socialiste, Anne Hidalgo, et son adjoint communiste au logement, Ian Brossat", dit M. Lecoq. La mairie promet de sévir. "Nous sommes déterminés à démasquer ces locations illégales", prévient M. Brossat, qui veut "multiplier les contrôles et les opérations coups de poing avec une équipe renforcée d’inspecteurs qui va passer de vingt à vingt-cinq".

Une fermeté relative. Les hôteliers dénoncent "un pacte avec le diable" conclu entre Paris et Airbnb. Ils pointent le cas des catacombes, que la mairie a louées au groupe américain pour la nuit d’Halloween 2015, pour la modique somme de 350 000 euros.

Manière de se concilier la municipalité, le site de réservation en ligne a aussi pris l’initiative, depuis octobre 2015, de collecter la taxe de séjour. Une manne inattendue de 5 millions d’euros pour Paris. Rien que pour les trois derniers mois de 2015. "Le paiement de la taxe de séjour par Airbnb, c’est le meilleur lobbying qu’ils ont jamais fait", constate, admiratif, M. Duc.

Guy Dutheil et Isabelle Rey-Lefebvre


Gîtes de France, le dinosaure qui résiste

La Fédération des gîtes de France, qui a fêté ses 60 ans en 2015, se porte bien. Avec un parc de 60 000 hébergements, dont 15 % de chambres d’hôtes, ses réservations ont, en 2015, progressé de 7 %. Son chiffre d’affaires a atteint 434 millions d’euros. "L’année 2016 s’annonce prometteuse, déclare sa directrice générale, Catherine Pechinot, les réservations pour l’été sont en hausse de près de 8 %." Le modèle économique de ce réseau qui a été créé par des agriculteurs – il emploie près de 550 personnes – est aux antipodes de celui d’Airbnb. "Nos gîtes sont déclarés et inspectés, nos 47 000 propriétaires paient leurs impôts, collectent la taxe de séjour, font contrôler l’eau des piscines", ajoute Yannick Fassaert, son président, qui se dit agacé par la concurrence de plates-formes comme Airbnb ou Abritel. Le réseau a décidé de fonder une association de défense des propriétaires de gîtes.


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