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Les inégalités de patrimoine sont la vraie fracture sociale

Le Monde - 30.10.2015

lundi 2 novembre 2015

De 1990 à 2010, le prix des logements neufs a crû de 6 % par an, celui des logements anciens de 3,3 % par an, et les salaires nets de 0,5 %.

L’Insee l’annonce : en 2013, les inégalités se sont tassées en France. C’est la preuve de l’efficacité redistributive de l’Etat‐providence, qui complète les revenus des plus faibles en ponctionnant ceux des plus élevés.

Déjà en 2008, un rapport de l’Insee (« Les mécanismes de réduction des inégalités de revenus ») notait que la redistribution augmentait de 47 % les revenus des 20 % de Français les plus modestes, et diminuait de 20 % ceux des 20 % les plus aisés. En résultait une division par deux des écarts entre pauvres et riches avant et après redistribution. Il faut donc se féliciter qu’en 2013 cet écart s’amenuise un peu plus.
Mais cette apparente réduction des inégalités dissimule une autre réalité. Aujourd’hui, 58 % des Français, propriétaires de leur logement, pour la plupart ni très riches ni très pauvres, s’enrichissent beaucoup plus vite par leur patrimoine que par leurs revenus.

Pur produit de la spéculation immobilière

Le patrimoine des plus riches augmente très vite (entre 2004 et 2010, les 10 % des ménages les plus fortunés ont vu leur patrimoine moyen augmenter de 400 000 euros, une croissance de 47 %), mais les « enquêtes patrimoine » de l’Insee révèlent aussi que celui des ménages du cinquième décile a progressé, sur la même période, de 36 000 euros, soit un gain presque équivalent, de 45 %. Il s’agit là d’un pur produit de la spéculation immobilière, car l’actif financier n’augmente que pour les grandes fortunes. L’immobilier creuse donc les écarts d’enrichissement entre Français modestes.

On le vérifie en comparant, par ménage, les gains issus de la redistribution avec ceux issus de la spéculation. De 2004 à 2010, le cumul des aides au logement pour les deux premiers déciles s’élève à 14 000 euros, tandis que l’augmentation du patrimoine pour le cinquième décile atteint 36 000 euros. Autrement dit, la spéculation est deux fois et demie plus rémunératrice pour le Français moyen que la redistribution ne l’est pour les plus démunis.

Autrement dit encore, les propriétaires ont reçu des aides publiques à l’accession, dont ils retirent beaucoup plus. Est‐ce équitable ? Encouragée par la gauche et la droite, la France des propriétaires avance, mais le pays ne sera jamais recouvert de propriétaires, pas plus que l’Angleterre où leur nombre décroît depuis quelques années. L’utopie libérale a ses laissés-pour-compte.

« Héritiers » et « exclus »

La raison en est que, en France comme ailleurs, depuis plusieurs décennies, l’évolution des salaires a été très inférieure à celle des prix de l’immobilier. De 1990 à 2010, le prix des logements neufs a crû de 6 % par an, celui des logements anciens de 3,3 % par an, et les salaires nets de 0,5 %. Grandissante d’année en année, la mise initiale paralyse les primo‐accédants modestes au point que le prêt à taux zéro, qui leur était destiné, soulage maintenant des ménages qui n’en ont pas besoin.
L’aide publique produit ainsi un enrichissement à deux vitesses. Cette inégalité ne se comblera pas d’elle-même. Il faudrait une redistribution plus favorable aux non‐ propriétaires modestes, une autre fiscalité immobilière et de la succession, accompagnées d’un puissant soutien électoral. Quand la France atteindra le taux européen des 65%‐70 % de propriétaires, il sera trop tard car, accaparés par la valorisation de leurs biens pour leurs retraites ou l’avenir éducatif de leurs enfants, les propriétaires n’accepteront pas une redistribution en leur défaveur. En l’absence de réformes, le risque est celui d’un pays fracturé en deux, entre « héritiers » et « exclus ».

A l’heure où les inégalités sont cumulatives (scolarité, diplômes, revenus, patrimoine), comment mettre en lumière ce danger ? Notre thermomètre n’est visiblement plus adapté à la mesure des écarts, non pas entre les revenus ou les niveaux de vie, mais entre la réussite et la relégation, entre la certitude d’accéder au patrimoine et son impossibilité pure et simple.

Jean Taricat (Sociologue, enseignant à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de la ville et des territoires, à Marne-la-Vallée)


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