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L’entreprise, une boîte noire

Alternatives Economiques, juin 2005

lundi 2 novembre 2015

En assimilant l’entreprise à un individu, le microéconomiste la vide de sa substance. Cette conception, bien que contestée, continue à hanter les manuels.

Le producteur est le deuxième type d’agent économique de la microéconomie - le premier étant le consommateur. Comme pour ce dernier, il y a dès le départ une ambiguïté quant à la nature exacte de cet agent : est-ce un individu qui produit des biens à partir d’autres biens et de son travail, ou est-ce une entité bien plus large, comme le sont généralement les entreprises ? Il est clair que, dans le monde qui nous entoure, la production est essentiellement le fait d’entreprises formées d’un plus ou moins grand nombre d’individus. Pourtant, lorsque le microéconomiste parle d’entreprise, il entend par là une sorte d’individu, qui cherche à choisir, de la façon la plus appropriée, entre diverses techniques de production qui sont à sa disposition. Nous avons vu, dans un article précédent (1), qu’il en fait de même lorsqu’il identifie ménage et consommateur. En assimilant l’entreprise à un individu, il la vide évidemment de toute substance. C’est pourquoi certains disent que l’entreprise de la microéconomie est une "boîte noire" : il y a des choses qui y entrent, d’autres qui en sortent, mais on ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur, si ce n’est que les objets qui entrent sont combinés entre eux pour donner ceux qui sortent. Bien que cette façon de concevoir l’entreprise soit vivement critiquée, y compris par des théoriciens néoclassiques (voir encadré), elle demeure omniprésente en microéconomie.

La production en tant que combinaison d’inputs
L’entreprise de la microéconomie est une entité qui combine des inputs, c’est-à-dire des matières premières, du travail, des machines, afin d’obtenir des produits, appelés aussi outputs. Les diverses façons possibles de combiner des inputs pour obtenir une quantité quelconque d’outputs sont représentées par une fonction (au sens mathématique) : la fonction de production. Celle-ci suppose, en outre, que les inputs soient combinés de façon efficace, c’est-à-dire sans gaspillage des ressources. Dans le cas où il n’y a qu’une technique pour produire un bien, la fonction de production prend une forme simple. Si, par exemple, la fabrication d’une table d’un type précis nécessite 2 heures de travail, 3 mètres carrés de bois et 200 grammes de colle, alors pour produire x tables il faut 2x heures de travail, 3x mètres carrés de bois et 200x grammes de colle. Voilà qui est clair. Mais le microéconomiste n’en reste pas là. Il fait en plus l’hypothèse que les inputs sont substituables : tout bien peut être produit à partir de diverses combinaisons d’inputs, chacune correspondant à une technique particulière. Une des activités essentielles du producteur consiste alors à choisir celle de ces combinaisons qui est la plus appropriée, en fonction de l’objectif qu’il se fixe, que ce soit produire une certaine quantité d’outputs ou maximiser son profit. Mais ce choix existe-t-il vraiment ?

L’entreprise en tant que réseau de contrats
Le fait de réduire une entreprise à un ensemble de techniques disponibles a été contesté depuis longtemps, y compris par des économistes se situant dans la même perspective, néoclassique, que la microéconomie. Ces économistes partent du fait que les relations dans les entreprises ont lieu non sur la base de prix, mais de contrats entre deux personnes, l’une acceptant de faire ce que l’autre lui demande, ou lui demandera, sans entrer dans les détails, mais dans les limites imposées par le contrat, contre une rémunération sur laquelle les deux parties s’accordent à l’avance. Ainsi, l’employé vend son temps, hebdomadaire ou mensuel, à son employeur, en acceptant à l’avance de suivre ses instructions. Il obtient, en contrepartie, un salaire pour la période considérée. Aux échanges sur la base de prix se substituent donc des relations de type hiérarchique.

Dans les années 30, Frank Knight a avancé l’idée que c’est l’incertitude qui est essentiellement à l’origine de ce phénomène, tandis que Ronald Coase a plutôt insisté sur le rôle des coûts de transaction, dus notamment à la recherche de partenaires et aux négociations sur les prix. Dans les années 70, Alchian et Demsetz ont mis l’accent sur la difficulté d’évaluer l’apport de chacun lorsque le travail se fait en équipe, ce qui empêche des transactions marchandes directes. Oliver Williamson et Douglass North ont repris, à la même époque, l’ensemble de ces idées pour essayer d’expliquer diverses formes d’organisation sociale, à commencer par l’entreprise. Ces tentatives, au sein même du courant néoclassique, pour donner une vision de l’entreprise moins sommaire que celle de la microéconomie, ne l’ont toutefois pas supplantée, loin de là. Il est vrai qu’elles ne donnent pas prise au traitement mathématique. Or, sans mathématiques, la microéconomie perd son âme et, surtout, l’image de scientificité qu’elle veut donner. L’entreprise des microéconomistes continuera donc à hanter les manuels et les publications académiques, même si tout le monde pense qu’elle est une figure creuse, une boîte noire.

Des substituts qui n’en sont pas
On conçoit aisément, dans le cas de la consommation, l’existence de paniers de biens substituables, qui procurent la même satisfaction à celui qui les possède. La situation est en revanche très différente dans le cas de la production, puisqu’on n’est plus alors dans le domaine vague des goûts des individus, mais dans celui des caractéristiques des biens et des contraintes imposées par la technique. Une chaise d’un certain type est fabriquée avec des quantités strictement définies de travail, de bois et de colle ; pour obtenir la même chaise, on ne peut donc substituer du travail à du bois ou à de la colle. Une machine, ou une chaîne de production, fonctionne de façon efficace (sans gaspillage) avec un nombre précis de travailleurs. Une fois les machines installées, on ne peut produire la même quantité d’objets avec moins de machines et plus de travail, c’est-à-dire, en substituant du travail à des machines. Pour une production donnée, une baisse de salaire n’entraîne donc pas une hausse de l’emploi ; seul le profit augmente, puisque le travail est moins cher, tandis que la demande des salariés diminue.

Le plus ou moins grand prix (relatif) du travail peut toutefois avoir une influence au moment de l’achat d’une machine ou de l’installation de nouveaux équipements. La place relative du travail et des machines dépend alors du degré d’automatisation choisi, mais lorsque ce choix est fait, la situation est irréversible, la proportion entre travail et machines ne pouvant plus être modifiée, à moins de changer à nouveau d’installation. Si substitution il y a, elle a lieu dans le temps et par à-coups, et non de façon instantanée et en douceur, comme le suppose la micro-économie.

Variations à la marge et idéologie
La productivité marginale d’un input est, avec la substituabilité, l’autre notion centrale de la théorie micro-économique du producteur. Elle désigne la quantité supplémentaire de produit qui peut être obtenue à partir de l’augmentation d’une unité de la quantité de l’input considéré. Un peu de réflexion suffit pour se rendre compte que la notion de productivité marginale n’est pas plus pertinente que celle de substituabilité des inputs, et pour les mêmes raisons : si la production se fait selon des proportions fixes entre les inputs, augmenter la quantité d’un seul d’entre eux ne modifie pas le produit final. Il y a seulement gaspillage de cet input. Rajouter, par exemple, un travailleur dans une chaîne où tous les postes sont déjà occupés ne change en rien la production. Si un individu isolé désire travailler plus, il ne peut le faire qu’en utilisant plus d’outils et de matières premières ; il est absurde de supposer que seul son temps de travail change. Devant ces constatations de bon sens, comment cela se fait-il que les notions de substituabilité et de productivité marginale des inputs soient pourtant omniprésentes en microéconomie ?

L’explication semble relever de l’idéologie, c’est-à-dire des croyances auxquelles tiennent tout particulièrement les microéconomistes, au point de leur faire perdre tout contact avec la réalité. La plus fréquente de ces croyances est celle concernant la capacité du système économique à s’adapter en fonction des circonstances, pourvu que les prix puissent varier librement. Chaque input serait alors utilisé de sorte que son produit marginal soit toujours égal à son prix, tandis que les inputs seraient substitués les uns aux autres lorsque leurs prix relatifs varient. Tout cela se ferait en douceur, de petites variations de prix provoquant de petites variations de quantités, et vice versa. La flexibilité des prix permettrait ainsi l’utilisation au mieux des ressources disponibles, et donc leur plein emploi. On peut ajouter à ces raisons d’ordre idéologique des raisons pratiques, si on peut dire, le calcul à la marge permettant d’utiliser toute la panoplie du calcul différentiel, et donc d’effectuer des développements mathématiques sans fin. Les croyances du théoricien et son idéologie sont alors submergées par les mathématiques, ce qui les rend moins discernables, tout en faisant croire à leur neutralité.

La recherche par l’entreprise de la meilleure combinaison d’inputs, pour des prix donnés, a un but précis : rendre maximum son profit. Le prochain article de cette série se proposera d’étudier ce deuxième aspect de son activité.

Bernard Guerrien, maître de conférences à Paris I, Alternatives Economiques n° 237 - juin 2005

NOTES :
(1) "Consommateur ou ménage", Alternatives Economiques n° 230, novembre 2004.


La substituabilité dans les manuels

Les manuels présentent de façon diverse la question de la substituabilité des inputs. Il y a ceux qui, comme Varian (Introduction à la microéconomie et Analyse microéconomique), ne cherchent même pas à donner un exemple : ils supposent d’emblée une fonction de production avec des inputs substituables, sans la moindre justification. Il y en a qui, comme Beggs, Dornbusch et Fisher (Microéconomie), se moquent du lecteur en prenant comme seul exemple de substituabilité la production d’un bien imaginaire, qu’ils appellent "machin", obtenu à partir de travail et de capital. On pourrait pourtant penser que la longue expérience à la direction du Fonds monétaire international (FMI) de Stanley Fisher, actuellement à la tête de la banque centrale d’Israël, leur aurait permis de trouver au moins un exemple concret de production à inputs substituables !

Schotter (Microéconomie) évoque, lui, la production de confiture à partir de travail et de… cuves ! Comme si on pouvait obtenir la même quantité de confiture en diminuant la taille de la cuve et en augmentant la quantité de travail (ou vice versa) ! Hirshleifer et Glazer (Microéconomie) donnent comme exemple de substituabilité la production de chemises à partir de travail et de tissu : on se demande toutefois comment on peut obtenir la même chemise avec moins de tissu et plus de travail, ainsi qu’ils l’affirment ! Parkin, Fluet et Bade (Microéconomie) parlent de la production de quinze chandails qui pourrait être faite par quatre machines et un travailleur, ou par une machine et quatre travailleurs - les machines étant toutes les mêmes, évidemment. Tout cela en supposant que les unes et les autres sont pleinement utilisés, sans gaspillage. Encore une absurdité !

Stiglitz (Principes d’économie) évoque, lui, la production de carrosseries à partir de travail et de machines plus ou moins mécanisées, dont l’utilisation dépendrait du prix relatif de ces inputs. Ce qui n’est possible que si plusieurs chaînes de production de carrosseries, plus ou moins automatisées, sont installées côte à côte, le prix relatif du travail et des machines déterminant laquelle de ces chaînes est effectivement utilisée, les autres ne l’étant donc pas. On est loin de la pleine utilisation, efficace, des inputs dont les manuels veulent nous persuader. Les exemples idiots, ou absurdes, qu’ils donnent ne peuvent que nous convaincre du contraire : dans la réalité, il n’y a généralement pas substituabilité (instantanée) entre les inputs.


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