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Les inégalités ont reculé. Oui, mais...

Alternatives Economiques, novembre 2015

lundi 2 novembre 2015

Les inégalités régressent, mais les revenus aussi

Les chiffres des niveaux de vie des Français en 2013, publiés par l’Insee le 22 septembre dernier, ont suscité beaucoup de commentaires parce qu’ils font apparaître, pour la première fois depuis le déclenchement de la crise, un recul sensible des inégalités. Ce constat doit cependant être sérieusement relativisé : ce recul s’accompagne en effet de la poursuite de la baisse du revenu moyen des Français. De plus, le niveau actuel des inégalités reste encore très au-dessus de celui qui prévalait dans les années 1990. Enfin, cette baisse doit beaucoup au recul - sans doute provisoire - de l’inflation et des taux d’intérêt, même si la politique du gouvernement a certainement joué un rôle.

L’examen de l’évolution du niveau de vie des 10 % des Français les plus pauvres (1er décile) révèle qu’il se redresse légèrement en 2013. C’est l’effet des mesures gouvernementales en leur faveur, mais aussi et surtout du net recul de l’inflation intervenu à ce moment-là. Du coup, les hausses du Smic et des prestations sociales intervenues sur la base de l’inflation plus élevée observée sur la période antérieure ont regonflé leur pouvoir d’achat. Mais cet effet ne devrait pas se reproduire au cours des années suivantes. Pour autant, les plus pauvres restent toujours, et de loin, ceux des Français qui ont perdu le plus de pouvoir d’achat depuis 2008.

Du côté des plus aisés - les 10 % les plus riches (9e décile) et les 5 % du haut de l’échelle -, on enregistre une chute spectaculaire de leur niveau de revenus en 2012 et 2013. Celle-ci est certes due pour une part aux mesures fiscales prises par Nicolas Sarkozy dans le cadre du budget 2012, qui avait déjà fortement augmenté les impôts sur les plus riches, puis ensuite par François Hollande en 2013. Mais elle résulte également du fort recul des taux d’intérêt lié à la politique monétaire accommodante de la Banque centrale européenne, dans un contexte où les cours de Bourse restaient encore atones à l’époque. Ce qui a affecté sérieusement les revenus des capitaux qui jouent un rôle majeur dans les revenus de ces catégories sociales. Du fait de la flambée des cours de la Bourse intervenue en 2014 et du rétablissement des profits des entreprises, on risque fort de constater, quand les données seront publiées, que cette courbe s’est, elle aussi, de nouveau inversée depuis…

En tout cas, au niveau des Français "moyens" (5e décile), la baisse du niveau de vie s’est poursuivie en 2013, même si le rythme a été plus lent que les années précédentes. Finalement, ce sont les "classes moyennes supérieures" (7e décile) qui se sont jusqu’ici sorties le moins mal de la crise, bien que leurs revenus aient, eux aussi, sensiblement reculé en 2012 et 2013 sous l’impact conjugué de la hausse de la fiscalité sur les revenus les plus élevés et de la baisse des rentrées du capital.

Ces évolutions divergentes des revenus des différentes couches de la population ont abouti en 2013 à un recul significatif du ratio entre les revenus reçus par les 20 % les plus riches et ceux des 20 % les plus pauvres. Mais, pour autant, s’il efface la croissance spectaculaire des inégalités enregistrées depuis 2008, ce ratio reste nettement supérieur à ce qu’il était jusqu’au milieu des années 2000, avant la crise. On ne pourra donc réellement parler d’une inversion de tendance que si cette baisse se poursuit encore durant plusieurs années.

Moins de jeunes pauvres, mais plus de vieux

En 2013, on était pauvre lorsqu’on vivait avec moins de 12 000 euros par an ou 1 000 euros par mois, ce qui correspond à 60 % du revenu médian des Français (50 % gagnent plus, 50 % gagnent moins). Entre 2012 et 2013, le nombre total de pauvres a baissé de 176 000 personnes, passant de 8,8 millions à 8,6 millions. Cette évolution est certes liée à la remontée déjà évoquée des revenus les plus faibles, mais aussi à la poursuite du recul du revenu médian des Français, qui a entraîné une légère baisse du seuil de pauvreté.

En y regardant de plus près, on se rend compte que la pauvreté a reculé surtout chez les jeunes (- 200 000), alors qu’au contraire elle s’accroît nettement chez les plus de 50 ans (+ 100 000), tout en restant quasiment stable entre 30 et 49 ans. Un effet de la relative amélioration de l’emploi des jeunes. Ceux-ci avaient été, au début de la crise, les principales victimes de la brusque dégradation du marché du travail. Mais au fur et à mesure que la crise se prolonge, c’est surtout une détérioration continue de la situation des seniors qui s’observe. Premiers touchés par l’explosion ininterrompue du chômage de longue durée, les seniors sont du coup de plus en plus nombreux à arriver en fin de droits à l’assurance chômage et doivent se contenter des minima sociaux pendant plusieurs années du fait du recul de l’âge de départ en retraite.

Moins de chômeurs pauvres, mais plus d’indépendants

Enfin, l’examen de l’évolution de la pauvreté entre 2012 et 2013 en fonction du statut d’activité des personnes révèle, tout d’abord, sans surprise que ce sont toujours les chômeurs et les inactifs qui sont le plus souvent pauvres. Le pourcentage des chômeurs pauvres recule cependant, malgré la poursuite de la hausse du nombre de personnes à la recherche d’un emploi : c’est le résultat de l’amélioration de la situation des jeunes sur le marché du travail déjà évoquée. Ces jeunes figuraient en effet très souvent parmi les chômeurs les moins indemnisés, du fait de leur absence d’expérience professionnelle.

En revanche, la pauvreté progresse rapidement chez les travailleurs indépendants : un effet très inquiétant de l’"uberisation" croissante du marché du travail. La multiplication du nombre d’auto-entrepreneurs au cours des dernières années, si elle a contribué à limiter l’explosion du chômage, s’est traduite par une paupérisation continue du nombre de ces travailleurs indépendants.

La pauvreté est en hausse également chez les retraités. En cause : le recul des pensions nouvellement versées, observé pour la première fois en 2013, et celui des revenus du capital, sous la pression de la baisse des taux d’intérêt. Bref, s’il y a lieu de se réjouir de l’inversion de tendance observée en 2013 sur le plan des inégalités, il est encore beaucoup trop tôt pour déboucher le champagne…

Guillaume Duval, Alternatives Economiques n° 351 - novembre 2015

En savoir plus :
"Les niveaux de vie en 2013", Insee première n° 1566, septembre 2015, accessible sur www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1566/ip1566.pdf


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