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Attention à la dette cachée des pays émergents !

Le Monde - 14.10.2015

samedi 17 octobre 2015

La grande question est, aujourd’hui, de savoir où se cachent les dettes des économies émergentes. Malheureusement, il y a des obstacles sérieux à leur détection – à commencer par l’opacité des transactions financières entre la Chine et d’autres pays émergents.

Par Carmen Reinhart (Professeure de finance internationale à la Kennedy School of Government de l’Université de Harvard)

Le temps où les réunions annuelles du Fonds monétaire international (FMI) étaient monopolisées par les problèmes des économies avancées, luttant pour se remettre de la crise financière de 2008, est révolu. Lors de celle du vendredi 9 octobre à Lima (Pérou), la discussion s’est orientée vers les économies émergentes, qui connaissent à nouveau des risques de crise financière grave.

Bien qu’aucune crise ne soit jamais identique, toutes tendent à présenter certains symptômes révélateurs : un ralentissement significatif de la croissance du produit intérieur brut et des exportations, un retournement des prix des actifs, des déficits courant et budgétaire de plus en plus importants, une hausse de l’endettement et une réduction, ou une cessation pure et simple, des entrées de capitaux. A des degrés divers, les économies émergentes présentent aujourd’hui l’ensemble de ces facteurs.
Le moment charnière a été l’année 2013, lorsque l’attente d’une hausse des taux d’intérêt aux Etats-Unis et la chute des prix mondiaux des matières premières ont mis fin à la manne des entrées de capitaux, qui avait, durant plusieurs années, soutenu la croissance. Le ralentissement récent de la Chine, en alimentant les turbulences sur les marchés financiers mondiaux et en affaiblissant encore davantage les prix des matières premières, a exacerbé la crise à travers le monde émergent.

Phénomènes de corruption

Ces défis, bien que difficiles à résoudre, sont au moins identifiables. Mais les pays émergents pourraient manifester un autre symptôme commun d’une crise imminente, beaucoup plus difficile à détecter : les dettes cachées. Parfois liées à des phénomènes de corruption, celles-ci n’apparaissent généralement pas dans les bilans et bases de données traditionnelles. Leurs caractéristiques changent d’une crise à l’autre, de même que les acteurs impliqués dans leur création. C’est pourquoi elles passent souvent inaperçues.

Il a fallu, par exemple, attendre l’irruption de la crise du peso de 1994-1995 pour que le monde apprenne que les banques privées du Mexique avaient pris un important risque de change au travers d’emprunts hors bilan.

Avant la crise asiatique de 1997, on ne savait pas que les réserves de la banque centrale de Thaïlande étaient pratiquement épuisées : le total officiel de 33 milliards de dollars (29 milliards d’euros) ne tenait pas compte d’engagements pris par le biais des contrats à terme, qui réduisaient les réserves nettes à environ 1 milliard de dollars seulement.

Jusqu’à ce que la crise éclate en 2010, les déficits budgétaires et le montant de la dette grecque semblaient beaucoup plus faibles, grâce à l’utilisation d’instruments financiers dérivés et à la comptabilité « créative » du gouvernement…

Opacité des transactions

La grande question est, aujourd’hui, de savoir où se cachent les dettes des économies émergentes. Malheureusement, il y a des obstacles sérieux à leur détection – à commencer par l’opacité des transactions financières entre la Chine et d’autres pays émergents.

La Chine a en effet financé de grands projets – mines, énergie, infrastructures – dans d’autres pays. Etant donné que les prêts sont principalement libellés en dollars américains, ils sont soumis au risque de change, ajoutant une vulnérabilité supplémentaire aux bilans des économies émergentes.

Or, l’ampleur de ces prêts est largement inconnue, parce qu’une grande partie d’entre eux proviennent de banques de développement chinoises, qui ne sont pas incluses dans les données collectées par la Banque des règlements internationaux (première source mondiale pour obtenir de telles informations). Et puisque ces prêts n’ont été que rarement émis en tant que titres sur les marchés internationaux de capitaux, ils ne sont pas présents non plus dans d’autres bases de données, comme, par exemple, celles de la Banque mondiale.

Même lorsque des données existent, les chiffres doivent être interprétés avec prudence. Les données collectées pour chaque projet par l’Initiative de gouvernance économique mondiale et l’Inter-American Dialogue pourraient donner un aperçu du crédit accordé par la Chine à plusieurs pays d’Amérique latine. Par exemple, il semble que, entre 2009 et 2014, l’ensemble des prêts chinois au Venezuela ait représenté 18 % du produit intérieur brut annuel du pays, plus de 10 % de celui de l’Equateur, 1 % de celui du Brésil.

Les données pourraient ne pas inclure certains projets

Les décaissements réels pourraient avoir été moindres que prévu dans les plans originaux, ce qui signifierait que les dettes de ces pays envers la Chine sont en fait inférieures à ces chiffres. Alternativement – et de manière plus vraisemblable – les données pourraient ne pas inclure certains projets. Les dettes pourraient être beaucoup plus élevées.

En outre, d’autres formes d’emprunt – comme le financement du commerce – ne sont pas incluses dans ces chiffres. Les accords d’échange de devises, qui ont joué un rôle important pour le Brésil et l’Argentine, doivent également y être ajoutés.
Les dettes officielles des pays émergents paraissent modérées par rapport aux normes historiques. Mais il est probable qu’elles soient sous-estimées, peut-être dans une large mesure. Si c’est le cas, l’ampleur de l’inversion actuelle des flux de capitaux pourrait être plus importante qu’on ne le croit généralement – potentiellement assez importante pour déclencher une crise.


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