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La politique monétaire prépare la prochaine crise financière

Le Monde - 06.06.2015

samedi 6 juin 2015

En maintenant les taux au plancher, les banques centrales renforcent la dépendance de l’économie à la drogue du crédit

La progression inattendue et importante des taux d’emprunt des Etats depuis fin avril a fait craindre un krach obligataire, c’est-à-dire une hausse incontrôlée des rendements souverains qui se serait répercutée sur toute la gamme des taux, y compris les prêts immobiliers et les prêts à la consommation.

Ce soubresaut était en réalité essentiellement le résultat de mouvements spéculatifs. Mais il a eu au moins le mérite de nous avertir sur les risques à maintenir pendant plusieurs années des taux d’intérêt durablement proches de zéro.

Excès d’endettement

La politique de taux bas des banques centrales occidentales pour sortir de la crise a en effet favorisé, depuis 2007, un excès d’endettement. Sur les sept dernières années, la dette privée et publique a augmenté de 57 000 milliards de dollars, soit presque l’équivalent du produit intérieur brut (PIB) mondial.

Près de la moitié de la progression concerne la dette publique, qui a augmenté sous l’effet des mesures de relance et du sauvetage du système bancaire international. Dans la plupart des pays avancés, la dette des ménages s’est accentuée, à l’exception des Etats-Unis où les ménages ont purgé leur situation financière dès 2007 en faisant défaut sur leurs prêts immobiliers.

Les mêmes erreurs qui ont conduit à la crise financière sont en train de se reproduire un peu partout dans le monde. Les conditions d’accès au crédit, un temps durcies, s’assouplissent de nouveau, causant surendettement et bulles spéculatives. Aux Etats-Unis, les primo-accédants peuvent contracter des prêts qui couvrent l’équivalent de 97 % de la valeur de leur achat.

Au Royaume-Uni, l’évolution du marché immobilier est similaire sous l’effet d’un programme d’aide au premier achat datant de 2012. Son succès est tel que les primo-accédants représentent désormais la moitié des prêts immobiliers octroyés, une proportion qui n’a plus été vue depuis 2000. L’ambition de David Cameron de faire du Royaume-Uni un pays de propriétaires est en passe de se réaliser.

En France, Nicolas Sarkozy puis François Hollande ont formulé le même vœu. Ce n’est pas une coïncidence. Faciliter l’accès au crédit, en particulier pour l’achat d’un premier habitat, a été systématiquement la réponse politique apportée aux oubliés de la mondialisation.

Seulement deux catégories de la population mondiale ont en effet vu leurs revenus croître au cours des vingt dernières années : les Chinois, et les 1 % des plus riches. A l’inverse, la classe moyenne, la classe ouvrière occidentale et les plus pauvres ont peu profité des retombées économiques de l’accroissement des échanges et de la levée des barrières commerciales. Avec des revenus stagnants, ils ont été encouragés à emprunter à des taux attractifs afin de maintenir leur niveau de vie, ce qui a permis jusqu’à présent d’acheter la paix sociale.

Mais c’est un pansement illusoire qui a été ainsi trouvé par les responsables politiques. Dès que les taux d’intérêt remonteront, d’ici à la fin de l’année aux Etats-Unis et en 2016 dans la zone euro, les échéances de la dette deviendront alors insoutenables pour les ménages les plus fragiles, ce qui aura des répercussions négatives sur la demande et sur l’activité économique.

Même dans le cas où le PIB européen parviendrait à augmenter de 2 % par an dans les prochaines années, permettant un reflux du taux de chômage, la croissance ne saurait être qu’un feu de paille, car aucune purge réelle du système financier n’a eu lieu et aucune lutte sérieuse contre les inégalités n’a été engagée.

L’économiste Thomas Piketty a eu le mérite de s’attaquer à la figure du rentier, comme l’avait fait des décennies auparavant Keynes ; mais son analyse, qui s’inscrit dans les cycles de très long terme, fait abstraction de la mauvaise répartition actuelle des revenus qui explique, à elle seule, la dernière crise et celle vers laquelle on se dirige inexorablement.

inégalités de revenu

La période 1914-1950 a favorisé un déclin sans précédent des inégalités de revenu dans les pays développés mais, depuis, le mouvement a été stoppé net. La différenciation de salaire entre ceux qui ont accès au savoir et savent manier la technologie et ceux dont le niveau de diplôme est trop faible pour prétendre à des emplois très qualifiés va croissante et devrait encore s’accentuer à la faveur de la numérisation et de la robotisation de notre économie. L’accroissement des inégalités de revenu explique pourquoi la demande, traditionnellement facteur de soutien majeur de l’activité dans les économies avancées, n’est désormais plus suffisante pour relancer la croissance.

Il n’y a pas de solution toute prête pour impulser une meilleure répartition des richesses. En continuant de contourner le problème par un accès du crédit pour tous, le risque est de poser les bases d’une nouvelle crise financière.

Dans ces conditions, il faudra certainement s’habituer à ce que le capitalisme soit émaillé de soubresauts de plus en plus fréquents, puisque les ménages ne sont pas prêts à accepter une diminution de leur niveau de consommation, et que les politiques sont réticents à s’attaquer au cœur du problème.

Par Christopher Dembik


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