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Des banques centrales indépendantes ?

Le Monde - 06.06.2015

samedi 6 juin 2015

L’expansion monétaire des banques centrales gonfle les bulles au bénéfice des marchés. Au point que les banquiers centraux n’osent plus revenir en arrière

Les banques centrales garantissent-elles aujourd’hui la stabilité financière, objectif qui est au cœur de leur mission depuis qu’elles existent ? On est aujourd’hui en droit de s’interroger.

En décembre 2008, la Réserve fédérale américaine (Fed) a parfaitement joué son rôle de prêteur en dernier ressort en agissant avec une célérité remarquable. Les taux ont été ramenés autour de zéro, et des liquidités ont été injectées massivement dans l’économie. Mais six ans et demi après, les taux d’intérêt sont restés inchangés, comme si les Etats-Unis étaient encore en récession, alors que la croissance y est en moyenne de 2 % depuis 2010, que l’inflation se situe entre 1 % et 2 %, loin du seuil de déflation, que le taux de chômage est revenu de 10 % à moins de 6 %. Dans le même temps, les capitalisations boursières mondiales ont doublé, voire triplé ; les taux sur les marchés obligataires restent extrêmement bas, quasiment administrés par les banques centrales ; les actifs les plus risqués sont recherchés en raison de leur rendement relatif : cette euphorie des marchés donne le vertige.

Banquiers centraux et économistes libéraux affirment que la formation de bulles financières n’est pas le problème des banques centrales. Alan Greenspan, alors président de la Fed, avait dénoncé "l’exubérance des marchés" en décembre 1996 mais n’avait rien fait pour éviter le krach de 2001-2002. Avant de lui succéder, Ben Bernanke avait déclaré dans une conférence le 15 octobre 2002 qu’il était plus coûteux de vouloir empêcher l’apparition d’une bulle, en raison des effets néfastes d’une hausse prématurée des taux sur l’économie réelle, que de la laisser aller à son terme. Il a repris cette analyse dans un article du 7 avril sur son blog, dont le titre évocateur, sinon provocateur, était : "La politique monétaire doit-elle prendre en compte les risques liés à la stabilité financière ?"

Cette limitation de la mission de stabilité financière à la supervision, quand les marchés vont bien, et au rôle de prêteur en dernier ressort quand les marchés s’effondrent, est extrêmement inquiétante. Elle pouvait peut-être se justifier lorsque les marchés étaient moins volatils et le rapport de force entre finance et économie réelle plus équilibré. Mais aujourd’hui, elle nous fait courir des risques immenses. Après la crise de 2007, comment peut-on encore affirmer que le coût de l’éclatement des bulles est inférieur au coût des actions préventives ?

Une frontière bien ténue

Réputées indépendantes, les banques centrales sont en réalité tombées dans la dépendance des marchés. Depuis dix-huit mois, les hésitations de la présidente de la Fed, Janet Yellen, tremblante à l’idée d’augmenter les taux d’intérêt d’un quart de point, en dit long sur son indépendance face à l’euphorie des marchés. La frontière est devenue il est vrai bien ténue entre banquiers centraux et banquiers d’affaires. Juste après son départ de la Fed, Alan Greenspan a rejoint un hedge fund qui avait spéculé sur l’effondrement des subprimes. Ben Bernanke vient à son tour de rejoindre un hedge fund très puissant. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre est un ancien banquier de Goldman Sachs qui, en tant que président du Conseil de stabilité financière, a en charge la stabilité financière dans le monde… Le président de la BCE, si vénéré par les acteurs de marché, vient de la même banque. Et en France, un gouvernement de gauche pourrait bientôt nommer à la tête de la Banque de France le dirigeant d’une grande banque !

Evitons de retomber dans les erreurs dramatiques des années 1920, marquées par le laxisme de la politique monétaire et les conflits d’intérêts. Il devient urgent de préciser que l’objectif de stabilité financière des banques centrales concerne autant l’exubérance des marchés que leur effondrement. Le coût de l’éclatement des bulles financières est devenu tout simplement inacceptable pour la société.

Par Jean-Michel Naulot


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