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Les plus pauvres décrochent, qui s’en soucie ?

Alternatives Economiques, juin 2015

vendredi 5 juin 2015

Les inégalités sociales en France se creusent désormais aussi par le bas. Les pauvres sont en effet de plus en plus pauvres. Et peu de gens s’en préoccupent.

En ce printemps 2015, la situation est dure pour les milieux populaires. La crise touche en effet surtout les plus modestes, déjà fragilisés par des décennies de chômage. Jeunes, ouvriers et employés, femmes, salariés peu qualifiés des petites entreprises du secteur privé et immigrés sont en première ligne.

Pour les 40 % du bas de la hiérarchie sociale, les revenus ont diminué de 300 à 500 euros par an entre 2008 et 2012. Ce décrochage de la France d’en bas est inédit. Jusqu’au milieu des années 2000, les inégalités s’accroissaient en effet par le haut. Les catégories aisées voyaient leurs niveaux de vie progresser plus vite que les autres, mais les plus modestes continuaient eux aussi à gagner du pouvoir d’achat. Ce n’est désormais plus le cas. Et la situation est certainement plus dégradée encore que ne l’indiquent les chiffres de l’Insee, connus avec retard : les dernières données publiées portent en effet sur l’année 2012 ; or, depuis cette date, le nombre de personnes au RSA a augmenté de 12 %.

A l’origine de ce basculement, la hausse du chômage bien sûr. Mi-2008, on comptait trois millions d’inscrits à Pôle emploi en catégories A, B et C. Début 2015, ils sont 5,3 millions, + 70 %. Parmi eux, 8 % de cadres et 70 % d’ouvriers ou d’employés. Et ces données ne prennent pas en compte les décrocheurs de l’emploi, notamment les femmes peu qualifiées, qui ne postulent même plus, et ceux qui ne s’inscrivent pas à Pôle emploi car ils savent qu’ils n’ont droit à rien. Une partie significative des salariés reste cependant à l’abri de la précarité et du chômage du fait du statut de fonctionnaire ou d’un niveau de diplôme qui leur assure de retrouver du travail dans l’immense majorité des cas.

A niveau de vie équivalent, savoir que l’on disposera d’un salaire jusqu’à sa retraite, par la stabilité que cela procure, notamment dans l’accès au logement, est devenu, au bout de quarante ans de chômage de masse, un déterminant central des conditions de vie. Une partie des fonctionnaires - c’est le cas, notamment, des enseignants du primaire - accepte certes en contrepartie des revenus limités rapportés à leurs qualifications. Il n’en demeure pas moins que l’avantage est là. La taille de l’entreprise joue, elle aussi, un rôle essentiel. La condition des salariés des grandes structures du secteur privé, du niveau de salaire à la couverture santé, en passant par les multiples avantages du comité d’entreprise, n’a rien à voir avec celle des salariés des PME.

Les initiés de l’école

Au-delà du statut dans l’emploi, le privilège qui structure le plus notre société reste le diplôme. Le taux de chômage des sans-diplômes s’élevait à 16 % en 2013, contre 6 % pour ceux qui se situent au-dessus de bac + 2. Les cas de surdiplômés au chômage se développent certes. Et pour eux, le déclassement est d’autant plus violent qu’ils sont censés sortir du lot. Il n’empêche : l’exception ne fait pas la règle et la France qui trinque reste d’abord celle qui n’a pas eu la chance d’être estampillée bonne élève.

A l’école, les privilèges dépassent, de loin, la question des filières d’excellence dans le secondaire ou le supérieur. Apprendre à lire aux enfants en fin de section de maternelle (contrairement à d’autres pays comme la Finlande où cet apprentissage a lieu deux ans plus tard) creuse des écarts précoces du fait de la maîtrise du langage propre aux enfants des milieux diplômés. Dans la suite du cursus scolaire, l’"élitisme républicain" est, au fond, un élitisme social : les programmes, la place des savoirs théoriques, les évaluations-sanctions répétées sont taillés sur mesure pour les enfants de diplômés, en particulier d’enseignants. 90 % de leurs enfants obtiennent le bac, deux fois plus que les enfants d’ouvriers non qualifiés : ces derniers sont-ils pour autant moins "méritants", moins "intelligents" ?

Dans les filières pour les élèves les plus en difficulté au collège, les sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), on trouve 84 % d’enfants issus des milieux populaires et moins de 2 % d’enfants de cadres. Le constat d’un système scolaire reproduisant les inégalités sociales est désormais largement partagé. Mais, malgré les grands discours, peu de mesures sont mises en oeuvre pour refonder l’école, dans sa structure, ses programmes et sa pédagogie .

Une fracture ignorée

Durant les années 1980 et 1990, les discours en vogue expliquaient aux Français que le pays n’était plus composé que d’une vaste classe moyenne et que les inégalités ne passaient plus vraiment entre catégories sociales, mais entre individus, au sein de chaque groupe. Les "nouvelles inégalités" - de genre, de couleur de peau, entre générations… dont hier on minimisait, il est vrai, l’existence - ont aussi servi à occulter l’ampleur persistante des inégalités sociales.

Résultat : l’énergie déployée pour défendre la parité ou la diversité est aujourd’hui plus importante que celle dépensée pour combattre les inégalités sociales. La question du partage de la richesse ne concernerait plus en particulier qu’une infime minorité d’ultrariches. Ceux-ci se sont certes enrichis de façon indécente ces dernières années [1], mais penser qu’il suffirait de corriger les dérives d’une poignée de personnes arrange bien ceux qui se situent juste en dessous dans la hiérarchie sociale.

La France qui va mal est populaire, alors que celle dont on entend les plaintes est aisée. Cette dernière croulerait sous l’assommoir fiscal, paraît-il. Entre 2011 et 2013, les impôts ont pourtant augmenté dans une proportion sensiblement inférieure à la baisse enregistrée entre 2000 et 2010. L’opération de construction du "ras-le-bol fiscal" a réussi avec le soutien d’une grande partie de la presse. Et le discours démagogique sur les baisses d’impôts a fait son retour. Avec pour conséquence 43 milliards d’euros de réduction de prélèvements qui n’iront ni à l’amélioration des comptes publics ni à la modernisation des services publics.

De l’Etat aux entreprises et aux collectivités locales en passant par les associations, la bourgeoisie économique et culturelle qui dispose du pouvoir vit dans l’entre-soi et n’a aucun intérêt au "changement" qu’elle met en avant. Elle pointe du doigt les ultrariches, mais oublie bien vite les quartiers populaires. Des think tanks aux lobbies, les groupes qui défendent les intérêts de ces couches favorisées maîtrisent la parole publique. En face, les "invisibles" [2] - la France peu qualifiée, salariée du privé ou au chômage - sont inaudibles. Les quelques mouvements de soutien aux plus précaires (pauvreté, sans-papiers, mal-logement, etc.) disposent de très maigres moyens. Les syndicats ne représentent plus qu’une fraction ultraminoritaire des salariés concentrés dans les grandes entreprises. Les nouveaux mouvements militants, issus de milieux cultivés et urbains, se passionnent pour les causes comme les inégalités dont sont victimes les femmes et les homosexuels ou pour la diversité ethnoculturelle. Des causes justes, à condition qu’elles n’amènent pas à masquer les hiérarchies sociales.

La montée de l’extrême droite ne préoccupe pas vraiment le haut de la hiérarchie sociale, qui pleure pour ses impôts. Elle s’inquiète de l’orientation de ses enfants, de ses futurs congés ou de son alimentation bio, beaucoup plus que de la situation des immigrés, des ouvriers qui travaillent à la chaîne, des caissières ou du fonctionnement de l’entreprise ou de l’école. A trop tirer sur la corde des privilèges, tout en faisant miroiter l’égalité pour tous, le risque est cependant grand que d’autres forces, beaucoup plus conservatrices, prennent les choses en main. Reste à savoir à quel moment ces couches favorisées prendront conscience qu’à trop profiter et si peu partager, elles risquent de perdre bien plus qu’elles ne gagnent aujourd’hui.

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités

NOTES :

(1) Voir La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale, par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La Découverte, 2013.
(2) Voir La France invisible, par Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard (dir.), La Découverte, 2006.


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