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Trop de finance nuit gravement à l’économie

Le Monde - 04.06.2015

vendredi 5 juin 2015

Est-il possible d’avoir trop de finance ? Affectés par les conséquences des crises financières, scandalisés par le sauvetage des banques, irrités par les rémunérations généreuses de leurs dirigeants, consternés par leurs malversations à répétition et furieux devant leur impunité, la plupart des citoyens ordinaires n’ont aucune hésitation à répondre par l’affirmative. Les experts du Fonds monétaire international (FMI) ou de la Banque des règlements internationaux sont d’accord avec eux.

Une société organisée offre deux façons de devenir riche. La façon traditionnelle était de s’assurer un pouvoir de monopole. Historiquement, le contrôle monopolistique du territoire, généralement conquis par la force, a été la principale voie vers la richesse. Une économie de marché concurrentielle offre une alternative socialement plus acceptable : l’invention et la production de biens et de services.

Mais, hélas, il est aussi possible de se constituer des rentes sur les marchés. Avec sa complexité et ses subventions implicites, le secteur financier est très bien placé pour ce faire. Or ces pratiques, outre qu’elles transfèrent l’argent d’un grand nombre de personnes pauvres à une poignée de gens riches, causent de graves dommages à l’économie.

C’est l’argument développé par Luigi Zingales, professeur à la Chicago Booth School (et ferme partisan du marché libre), dans un discours prononcé devant l’American Finance Association. Ces dommages peuvent être directs, par exemple une bulle insoutenable alimentée par le crédit, et indirects, comme la perte de confiance dans les transactions financières, consécutive aux crises et à la "tromperie" généralisée.

M. Zingales explique qu’un cercle vicieux peut se former entre l’indignation publique et l’appropriation des rentes. Quand l’indignation est grande, les financiers, privés de soutien public, recherchent une protection politique.

Mais seuls ceux qui bénéficient de rentes importantes peuvent s’offrir ce genre de lobbying. Seule la finance générant des rentes – et en premier lieu, les banques les plus puissantes – survit. Ce qui, inévitablement, augmente encore l’indignation…

Il ne s’agit pas de nier ici le fait que la finance est essentielle à toute société civilisée et prospère. Mais c’est l’importance même de la finance qui rend ces abus aussi dangereux. En vérité, une hausse du crédit favorise dans un premier temps la croissance économique. Mais cet effet semble s’inverser à partir du moment où le crédit dépasse 100 % du PIB. Une augmentation rapide du crédit est d’ailleurs un des signes précurseurs d’une crise.

Défi important

Dans une note récente, le FMI fait appel à un indicateur du développement financier plus sophistiqué que le ratio crédit/PIB. Cet indicateur montre que le développement financier a progressé rapidement, notamment dans les pays avancés, mais que, au-delà d’un certain point, la finance fait du tort à la croissance. Elle pèse notamment sur la "productivité totale des facteurs", c’est-à-dire le rythme de l’innovation et de l’amélioration de l’efficacité du travail et du capital. Le FMI montre en particulier que, à un certain point, l’allocation des capitaux et l’efficacité du contrôle d’entreprise se mettent à aller de travers. C’est pourquoi l’influence de la finance sur la qualité de la gouvernance d’entreprise est un défi important.

Alors que faire ? En premier lieu, la moralité est importante. Comme le souligne M. Zingales, si ceux qui se lancent dans la finance sont incités à penser qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent à condition de ne pas se faire pincer, la confiance finira par disparaître. Il est très coûteux de contrôler des marchés gangrenés par les conflits d’intérêts et l’information asymétrique. Nous ne surveillons pas les médecins, car nous leur faisons confiance. De la même façon, nous devrions pouvoir accorder notre confiance aux financiers.

Deuxièmement, restreindre les incitations aux pratiques financières abusives, dont la plus puissante, et de loin, est la déductibilité fiscale des intérêts. Il faut y mettre un terme. A plus long terme, de nombreux contrats d’emprunt doivent être transformés en contrats à risques partagés.

Troisièmement, se débarrasser de ce qui est trop gros pour couler ou… pour être emprisonné. Ces deux catégories vont de pair. La façon la plus simple serait d’augmenter de façon substantielle les fonds propres exigés des établissements mondiaux systémiques. Beaucoup choisiraient alors de se morceler. J’irais plus loin en séparant le système monétaire du système financier grâce au principe du "narrow banking" – qui consiste à adosser totalement les dépôts à des réserves auprès de la banque centrale.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de moins de finance, mais d’une meilleure finance. Même si cela débouche sur une réduction substantielle du secteur.

par Martin WOLF


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