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L’intégration européenne favorise-t-elle la croissance ?

Alternatives Economiques, mai 2015

mercredi 3 juin 2015

Si l’Union a contribué jusque-là à la modernisation des économies les moins développées, sa capacité à poursuivre sur la voie de la convergence semble compromise depuis la crise de la monnaie unique.

1. Le décrochage de la croissance européenne

L’Europe n’a pas été construite pour devenir un marché. L’intention initiale, dans les années 1950, était d’empêcher le retour de la guerre en tissant des liens suffisamment forts pour rendre cette éventualité impensable. L’Europe devait aussi permettre au Vieux Continent de retrouver sa place dans un monde dominé par les grandes puissances et d’ancrer ce qui était à l’époque l’Allemagne de l’Ouest dans le camp occidental. Le génie des pères fondateurs, Robert Schuman et Jean Monnet, fut de mettre l’intégration économique au service de l’idéal politique d’une Europe unifiée.

Jusqu’en 1973, les progrès de l’intégration et la modernisation accélérée des économies ont semblé valider le bien-fondé de cette stratégie. La création du marché commun s’accompagne d’une intensification des échanges et d’une croissance rapide de la productivité et de l’emploi dans les six pays de la Communauté de l’époque. A la veille du premier choc pétrolier, la productivité du travail, mesurée par le produit intérieur brut (PIB) par heure travaillée, se situe dans ce qui sera l’Europe des Douze à 74 % du niveau américain, contre 45 % en 1950. Si les gains d’efficience qui résultent d’une meilleure spécialisation des différents pays à l’échange sont indéniables, l’Europe bénéficie aussi de la diffusion des technologies et des méthodes de production venues d’outre-Atlantique, facilitée par les investissements directs des firmes américaines.

Le processus de convergence se poursuit entre 1973 et 1995, date à laquelle la productivité horaire se situe à 91 % du niveau américain. La population communautaire s’accroît de plus de 100 millions de personnes sous l’effet des élargissements successifs. Cette période est marquée par un approfondissement significatif de l’intégration, avec la création du système monétaire européen (*) en 1978 et la réalisation du marché unique à partir de 1986. Mais c’est aussi l’irruption de la crise. Le rattrapage du niveau de vie des Etats-Unis s’interrompt. Entre 1973 et 1995, le PIB par habitant évalué en parités de pouvoir d’achat (*) revient de 80 % à 77 % du niveau américain en moyenne.

Tandis que l’écart des gains de productivité atteint un point en moyenne en faveur de l’Europe, la croissance du PIB par habitant est légèrement plus rapide aux Etats-Unis (voir tableau). Ceci s’explique par l’évolution du nombre d’heures travaillées par habitant, qui baisse de 13 % en moyenne en Europe tandis qu’il progresse de 12 % aux Etats-Unis. Cet écart procède à son tour davantage du nombre d’heures travaillées par les personnes disposant d’un emploi à temps plein que des divergences en matière de chômage, de taux d’emploi ou encore de travail à temps partiel. Tout se passe à l’époque comme si les pays européens choisissaient de transformer leurs gains de productivité en temps libre, tandis que les Américains optaient pour travailler plus de façon à préserver la progression de leurs revenus, en dépit de l’épuisement de leurs gains de productivité.

Le tableau se transforme toutefois à partir de 1995. Après cinquante ans de rattrapage du niveau américain, la progression de la productivité du travail ralentit nettement sur la période 1995-2006 (de 2,3 % à 1,6 % en rythme annuel) dans l’Europe des Quinze, tandis qu’elle s’accélère aux Etats-Unis (de 1,3 % à 2,1 %). Si l’écart des revenus n’augmente pas davantage, c’est en raison du redressement en Europe du nombre d’heures travaillées par habitant. L’Union, à l’évidence, a du mal à suivre le rythme de la révolution technologique associée aux industries de l’information et de la communication ; aux Etats-Unis en revanche, l’activité prend appui sur les secteurs producteurs, mais aussi sur les secteurs fortement consommateurs de high-tech (tels le commerce de gros et de détail). Le décrochage européen se confirme et même s’aggrave dans la période qui suit la crise financière (2007-2013), tandis que la quantité de travail se réduit considérablement et dans des proportions semblables des deux côtés de l’Atlantique. En 2013, le PIB par habitant était revenu dans l’Union à Quinze à 69 % du niveau américain, soit le ratio observé au milieu des années 1960.

2. Une forte convergence interne

A la peine face aux Etats-Unis, l’Europe a cependant joué et continue de jouer un rôle majeur dans la convergence des niveaux de vie des nouveaux Etats membres vers les niveaux observés dans le noyau dur de l’Union. Avec l’adhésion entre 2004 et 2007 de douze nouveaux Etats dont dix d’Europe de l’Est, ce sont 100 millions de personnes supplémentaires qui intègrent cette dynamique de convergence économique et sociale, observable aussi bien au niveau des Etats que des régions.

Ce processus est aiguillé par l’accès à un vaste marché, l’afflux d’investissements directs qui cherchent à tirer parti des écarts parfois considérables de coûts salariaux, mais aussi par les politiques structurelles de l’Union européenne. Celles-ci visent à promouvoir dans les régions les moins favorisées un environnement plus favorable à la croissance en termes d’infrastructures, de réseaux informationnels, de recherche-développement et de qualifications.

Evoquées dans l’acte unique de 1986, les politiques de croissance et de cohésion (aussi appelées politiques de solidarité) montent en puissance à partir de 1988. Elles absorbent désormais près de la moitié du budget européen (qui reste toutefois modeste, à 1 % du PIB de l’Union). Initialement justifiées par la nécessité d’atténuer les effets du marché unique sur la concentration des activités autour des pôles régionaux les plus développés, elles se focalisent de plus en plus sur la compétitivité et le développement des régions périphériques. La Pologne a ainsi reçu 11 milliards d’euros de fonds structurels en 2013, soit 2,9 % du PIB, hors subventions agricoles. Ces fonds financent aussi bien les programmes de formation professionnelle que la dépollution des fleuves, la construction de routes, de ponts, etc. Si l’on considère l’ensemble des dépenses de l’Union, les sommes brutes reçues atteignent fréquemment 5 % du PIB dans les pays d’Europe de l’Est. Un montant net par habitant comparable au soutien octroyé à l’Europe de l’Ouest après la guerre dans le cadre du plan Marshall.

A l’oeuvre dans l’ensemble des économies périphériques, à l’exception de la Grèce avant l’euro, la dynamique de convergence a pris une ampleur exceptionnelle dans le cas de l’Irlande (voir graphique). Le revenu par habitant de ce pays, inférieur de moitié au revenu communautaire au moment de son adhésion en 1973, dépassait à la veille de la crise financière celui du Royaume-Uni et approchait de celui des Pays-Bas. Amorcé au milieu des années 1980, le décollage de l’économie irlandaise est indissociable de la mutation de son modèle de croissance (pacte social de modération salariale et promotion de l’emploi, investissement éducatif, réduction de la fiscalité). Mais il est aussi biaisé par la pratique des prix de transferts des multinationales : celles-ci déplacent en effet comptablement la valeur créée (principalement aux Etats-Unis) vers leurs filiales irlandaises, de façon à profiter du faible taux d’imposition des sociétés (12,5 %) de ce pays.

3. Finance et monnaie unique : le talon d’Achille

Un temps interrompu par la crise financière, le processus de convergence interne des niveaux de vie ne semble pas devoir être remis en cause, à terme, pour les pays d’Europe de l’Est. Dans le cas des pays méditerranéens en revanche, la crise a annulé la majeure partie (Espagne, Portugal), voire la totalité (Grèce), du rattrapage intervenu dans les deux décennies qui l’ont précédée. Pour l’Europe, le constat est accablant : au décrochage de la croissance s’ajoute désormais une polarisation interne, qui oppose un Nord dynamique et relativement bien inséré dans les échanges internationaux (Allemagne, Autriche, Danemark, Suède, Luxembourg) à un Sud en déclin marqué (Italie, Espagne, Portugal), voire accéléré (Grèce).

Or, cette crise qui frappe la périphérie méditerranéenne de l’Europe ne se résume pas à une crise de la dette souveraine, elle est essentiellement une crise de l’intégration monétaire européenne. Celle-ci s’est traduite entre 1999 et 2007 par une explosion du crédit dans les économies de moindre développement économique et financier, doublée d’une dégradation continue de la compétitivité de l’Europe du Sud vis-à-vis du nord de la zone. En fait, l’examen de la trajectoire économique de l’Europe depuis le début des années 1970 montre que les principales étapes du décrochage en termes de croissance coïncident avec les moments clés de l’intégration monétaire et financière européenne.

La création du serpent monétaire, puis du système monétaire européen (SME) en mars 1979 contraint les pays membres à aligner leurs politiques macroéconomiques sur celle du pays le plus vertueux, mais aussi le moins dynamique, l’Allemagne, transformant la zone en communauté de chômage. La libéralisation des mouvements de capitaux à la fin des années 1980 assujettit la politique monétaire à la défense de la parité. Loin de produire les fruits attendus, elle s’accompagne d’une instabilité financière croissante et de pressions insoutenables sur le change.

Dans le contexte de la réunification allemande et du reflux des capitaux vers l’Allemagne qu’elle suscite, la tâche des banques centrales devient impossible. L’effondrement du SME en 1992-1993 n’est évité que par l’élargissement des bandes de fluctuations des monnaies à 15 %.

Tout au long des années 1990, les conditions du passage à la monnaie unique font de la politique budgétaire un carcan qui étouffe la croissance, au moment où le monde bascule dans une nouvelle ère technologique. Si les conditions monétaires s’assouplissent avec le passage à l’euro, elles deviennent rapidement trop laxistes pour la périphérie européenne où les prix et les salaires progressent plus vite que la moyenne, et pas assez accommodantes pour le coeur de la zone (France, Allemagne, Italie, Benelux), où le chômage reste élevé.

La crise qui s’ouvre en 2009 met en évidence le caractère bancal de l’intégration monétaire entre des économies de niveaux de développement différents, en l’absence d’intégration budgétaire. Centrées sur l’austérité et la déflation compétitive, les réponses qu’elles suscitent font basculer l’ensemble de la zone euro dans la croissance zéro, accentuant le différentiel de croissance avec les Etats-Unis. Avec un jeune sur cinq au chômage (un sur deux en Espagne et en Grèce), l’Europe ne semble plus être porteuse d’espoir pour de larges pans de sa partie occidentale. C’est un échec qu’elle doit dans une large mesure à sa marche forcée vers l’union monétaire et à son incapacité à en assumer les conséquences en termes de solidarité financière.

* Système monétaire européen (1979-1999) : régime de parités fixes mais ajustables entre les pays de la Communauté européenne, doublé d’un système de crédit entre banques centrales permettant d’organiser une défense solidaire des parités en cas d’attaque spéculative contre la monnaie d’un pays membre.

* Parité de pouvoir d’achat : taux de change théorique calculé de façon à égaliser le prix d’un panier de biens représentatif de la consommation privée dans deux pays.


La logique ricardienne du grand marché européen

C’était le début des années 1980, l’époque du chômage de masse et de l’euro-sclérose (déjà), de la hantise du déclin industriel alimentée par la percée des produits asiatiques et le redressement spectaculaire de l’Amérique reaganienne. L’Europe cherchait sa réponse à la politique de l’offre du président américain. La commission Delors lui proposa le grand marché européen, une intégration complète des marchés qui ne se limiterait plus à l’industrie et à l’agriculture, mais s’étendrait aux marchés des services, des travaux publics, du travail et du capital. Le tout doublé d’une harmonisation des normes techniques, d’une élimination des contrôles aux frontières, d’une reconnaissance des diplômes et d’une réforme du processus décisionnel, permettant d’adopter les décisions relatives au marché unique à la majorité qualifiée (selon un système de voix qui tient compte du poids démographique de chaque Etat membre). Signé à Luxembourg en février 1986, l’Acte unique européen fixait au 1er janvier 1993 la réalisation de ce programme. Sa logique, résumée dans le schéma ci-contre, est celle d’une intensification de la concurrence sur tous les marchés, qu’il s’agisse des biens et des services ou des facteurs de production. Cette concurrence est censée générer des gains d’efficience dans la production et l’allocation des ressources, donc des baisses de coûts et de prix, synonymes de gains de pouvoir d’achat pour les consommateurs et de compétitivité pour les entreprises.

Fidèles à la théorie des avantages comparatifs de Ricardo *, les concepteurs du marché unique misent sur une meilleure spécialisation de l’ensemble des producteurs et sur des gains de parts de marché vis-à-vis du reste du monde pour relancer l’économie européenne. Selon le rapport Cecchini, commandé par la Commission européenne à l’époque, la réalisation du marché unique devait se traduire par une augmentation du produit intérieur brut (PIB) comprise entre 4,25 % et 6,5 % par rapport à sa tendance antérieure et par la création de 2 millions d’emplois supplémentaires.

Six ans plus tard, la Commission reconnaissait que l’effet sur le niveau du PIB se limitait a posteriori à 1,8 % en 1994. Quant à l’impact sur l’emploi, il était compris entre 300 000 et 900 000 créations, soit dans le meilleur des cas 0,6 % de l’emploi total dans l’Union européenne à l’époque. En 2007, une nouvelle étude de la Commission établissait que le gain de croissance du PIB sur la période 1992-2006 s’élevait à 0,16 % par an, un résultat bien modeste pour un projet aussi ambitieux.


Jacques Adda
Alternatives Economiques n° 346 - mai 2015


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