Accueil > 2D1 > Akerlof et Le marché des Lemons

Akerlof et Le marché des Lemons

mardi 2 juin 2015

Extrait de : Akerlof, Georges (1970), "The Market for "Lemons" : Quality, Uncertainty and Market Mecanism", The Quaterly Journal of Economics (Traduit par Maud Pindard, Textes fondateurs en sciences économioques depuis 1970, Bréal).

Sur de nombreux marchés, les acheteurs utilisent une statistique de marché pour évaluer la qualité de leurs achats éventuels. En ce cas, les vendeurs sont incités à commercialiser des biens de mauvaise qualité, puisque les bénéfices dus à la bonne qualité reviennent plutôt à la totalité du groupe dont la statistique est améliorée qu’au vendeur individuel. En conséquence, on observe une tendance à la baisse de la qualité moyenne des biens ainsi qu’une réduction de la taille du marché. Il faut aussi noter que, sur ces marchés, les bénéfices sociaux et privés diffèrent, et que par conséquent, dans certains cas, l’intervention gouvernementale peut augmenter le bien-être de tous. Des institutions privées peuvent aussi apparaître pour exploiter ces augmentations potentielles de bien-être bénéfiques à tous. Par nature, cependant, ces institutions sont non-atomistiques, donc des concentrations de pouvoir – avec les conséquences fâcheuses qui leur sont propres – peuvent se développer.
Le marché automobile est pris comme exemple pour illustrer et développer ces idées. Il faut souligner que ce marché est plutôt choisi pour son caractère concret et sa simplicité que pour son importance ou son réalisme.

Le marché des automobiles

L’exemple des voitures d’occasion capte l’essence du problème. De temps en temps, on remarque ou on s’étonne de la grande différence de prix entre les voitures neuves et celles qui sortent à peine du salon d’exposition. L’explication populaire habituelle de ce phénomène est la joie qu’il y a à posséder une voiture « toute neuve ». Nous proposons une autre explication. Supposons (dans un but de clarté plus que de réalisme) qu’il n’y a que quatre sortes de voitures : les voitures neuves ou d’occasion, les bonnes et les mauvaises voitures (qui sont connues aux États-Unis sous le nom de lemons). Une voiture neuve peut être bonne ou être un tacot, et bien sûr cela reste vrai pour les voitures d’occasion.

Les individus sur ce marché achètent une automobile neuve sans savoir si la voiture qu’ils achètent est bonne ou non. Mais ils savent qu’avec la probabilité q, c’est une bonne voiture, et qu’avec la probabilité (1-q), c’est un tacot ; par hypothèse, q est la proportion de voitures de bonne qualité produites, et (1-q) celle de tacots.
Toutefois, après avoir eu en sa possession pendant un certain temps une voiture donnée, son propriétaire se forme une bonne idée de la qualité de celle-ci ; c’est-à-dire que le propriétaire attribue une nouvelle probabilité à l’événement « cette voiture est un tacot ». Cette estimation est plus précise que l’estimation initiale. Une asymétrie dans l’information disponible s’est créée : les vendeurs ont à présent plus d’information sur la qualité d’une voiture que les acheteurs. Pourtant les bonnes et les mauvaises voitures doivent toujours se vendre au même prix, puisqu’il est impossible pour un acheteur de voir la différence entre une voiture de bonne ou de mauvaise qualité. Il est donc évident qu’une voiture d’occasion ne peut pas avoir la même cote qu’une voiture neuve – si c’était le cas, il serait clairement avantageux de vendre un tacot au prix d’une voiture neuve et de racheter une voiture neuve, avec une probabilité plus élevée qu’elle soit de bonne qualité (q) et une probabilité plus faible qu’elle soit un tacot. Ainsi, le propriétaire d’une bonne voiture est pris en otage. Non seulement il ne peut pas recevoir la vraie valeur de son automobile, mais il ne peut même pas obtenir la valeur en espérance d’une voiture neuve.

La loi de Gresham reparaît sous une nouvelle forme : la plupart des voitures échangées seront des tacots, et les bonnes voitures risquent de ne plus être échangées du tout. Les « mauvaises » voitures tendent à chasser les bonnes (de la même façon que la mauvaise monnaie chasse la bonne). Cependant, l’analogie avec la loi de Gresham n’est pas complète : les mauvaises voitures chassent les bonnes parce qu’elles se vendent au même prix que les bonnes ; de même, la mauvaise monnaie chasse la bonne parce que le taux de change est donné. Néanmoins les mauvaises voitures se vendent au même prix parce qu’il est impossible pour l’acheteur de voir la différence entre une bonne et une mauvaise voiture ; seul le vendeur est informé. Dans la loi de Gresham, en revanche, on suppose que l’acheteur et le vendeur voient la différence entre la bonne et la mauvaise monnaie. L’analogie est donc instructive, mais incomplète.

Nous avons vu que les bonnes voitures peuvent être chassées du marché par les tacots. Bien plus, avec une hypothèse de continuité sur les niveaux de qualité, des pathologies plus graves peuvent exister. Il est en effet possible de voir les mauvaises voitures chasser les assez mauvaises, qui chassent les moyennes, qui chassent les assez bonnes, qui chassent les bonnes, dans une séquence d’événements telle qu’il n’y a plus de marché du tout.


Georges A. Akerlof : théorie de la sélection adverse

Source

Né en 1940 aux États-Unis, Akerlof est un économiste qui a notamment travaillé à l’université américaine de Berkeley. Les travaux qui l’ont rendu célèbre renvoient notamment à la rationalité des agents économiques. Il est reconnu pour être un économiste d’inspiration keynésienne, mais qui a travaillé sur un thème généralement associé aux néoclassiques : la microéconomie.
Il prête attention aux dimensions psychologiques et sociologiques du comportement économique. Il reçoit le prix Nobel d’économie en 2001, en compagnie de M. Spence et de J.Stiglitz, pour ses travaux sur la place des asymétries d’information, c’est-à-dire, des situations d’échange où les agents ne disposent pas des mêmes connaissances sur des variables utiles à la réalisation de la transaction. La prise en compte de cette asymétrie d’information permet d’expliquer pourquoi l’agent qui détient l’information possède un avantage sur l’autre partie.

Le cas du marché des Lemons : théorie de la sélection adverse

Le papier le plus connu de Akerlof date de 1970 et s’intitule : "The Market for Lemons : Quality Uncertainty and the Market Mechanism". Les Lemons correspondent au marché automobile d’occasion aux États-Unis dont la traduction littérale est "guimbarde". Il y a une multiplicité d’acheteurs et de vendeurs sur ce marché non réglementé (sans contrôle sur la qualité des voitures vendues). Le marché des Lemons constitue un exemple type d’asymétrie de l’information, car le vendeur connait l’état réel de la voiture puisqu’il en a été l’utilisateur, contrairement à l’acheteur qui ne le connait pas

Dans le cas où il existe deux types de voitures (bonne et mauvaise qualité), les vendeurs n’accepteront pas de vendre en dessous d’un certain prix, alors que les acheteurs n’accepteront pas d’acheter au-dessus d’un certain prix. Le vendeur d’un véhicule de bonne qualité souhaite vendre à un prix correspondant à cette qualité, alors qu’inversement, le vendeur d’un véhicule de mauvaise qualité est prêt à le vendre à un prix faible.

Du côté de l’acheteur, ce dernier n’a pas de moyen de savoir si le véhicule est de bonne ou de mauvaise qualité, il peut seulement pour cela se baser sur l’aspect général du véhicule et les dires du vendeur. Dans ce contexte, l’acheteur sera prêt à acheter le véhicule, mais à un prix moindre qu’un véhicule de bonne qualité, car il sait qu’il y a une possibilité non nulle que ce véhicule s’avère de mauvaise qualité. En payant un prix "moyen", il s’assure d’une certaine manière contre ce risque.
Dans cette situation, le vendeur d’un véhicule de bonne qualité va toujours refuser l’offre faite par l’acheteur potentiel. En effet, l’asymétrie d’information fait qu’il est impossible que s’établisse un prix auquel les vendeurs de véhicules de bonne qualité auraient intérêt à conclure une transaction. Les vendeurs de véhicules de bonne qualité vont progressivement se retirer du marché, augmentant ainsi la proportion de véhicules de mauvaise qualité, jusqu’à ce qu’il ne reste que ces véhicules sur le marché. Par la suite, le marché peut disparaître, car aucune transaction profitable ne peut être réalisée. L’asymétrie de l’information détruit le marché, c’est ce qui s’appelle le phénomène de "sélection adverse" ou "antisélection".

Illustration du principe d’asymétrie de l’information : marché de l’assurance et du travail

Dans le marché de l’assurance, il coexiste deux types d’individus : les individus avec de "bons" risques (faible probabilité d’accident, faible risque de problème de santé...) et les individus avec de "mauvais" risques (caractéristiques inverses). Si les compagnies d’assurance pouvaient observer le risque de chaque individu, alors il y aurait deux marchés dont les prix seraient différents selon les risques. Or, dans le cas d’une asymétrie d’information, les compagnies d’assurance ont trois solutions :
- Proposer un prix "moyen" : mais alors seuls les individus à risque élevé auront intérêt à souscrire une police d’assurance.
- Proposer un prix faible : mais alors ce système serait inefficace pour couvrir les coûts du fait de la présence de "mauvais" risques.
- Proposer des prix élevés : mais alors les "bons" risques sortiraient du marché et seuls resteraient les individus avec une très forte demande d’assurance, autrement dit, ceux avec de "mauvais" risques élevés.

Sur le marché du travail, si l’origine ethnique d’un employé potentiel est prise comme un indicateur du niveau d’éducation, mais que l’employeur n’est pas capable d’identifier avec précision le niveau de chaque individu, alors, le groupe au sein duquel la probabilité observée de trouver un individu sous-éduqué est élevé, risque d’être exclu du marché du travail, alors même que des individus composant ce groupe peuvent avoir les qualités requises.

Développements du principe d’Akerlof : théorie du signal et théorie des contrats implicites

- Théorie du signal : En cas d’asymétrie d’information, les "bons" types (vendeur de qualité, assuré avec peu de risque, personne honnête, compétente, etc.) vont chercher à se signaler. Le problème, c’est que pour que ce signal fonctionne (soit crédible), il ne doit pas pouvoir être envoyé par un "mauvais" type.
Sur le marché du travail, c’est le diplôme qui joue ce rôle. En effet, le temps consacré à obtenir le diplôme est couteux à la fois en terme monétaire, mais aussi en terme d’efforts, car cela signifie le sacrifice de gains immédiats au profit de revenus futurs. De plus, l’effort est plus grand quand les aptitudes sont plus faibles. Dès lors, il est plus couteux à un agent peu doué d’obtenir un diplôme. Ainsi, il est possible de dire que le signal du diplôme est crédible, d’autant que plus le diplôme est difficile à obtenir, plus il est le signal d’aptitudes, plus que de connaissances. Néanmoins, notons que ce sont les agents informés qui sont à l’initiative de l’émission de ce signal, et qui entreprennent de révéler leur type.

- Théorie des contrats implicites : La théorie du contrat se base sur le modèle du principal et de l’agent, autrement dit de la personne non informée et de la personne informée. Elle se base également sur un choix multiple de contrats, et pas un choix du type "à prendre ou à laisser".
La partie non informée (le principal) propose à l’agent un contrat. La partie informée (l’agent) réagit en fonction du choix proposé et va alors prendre le contrat le plus avantageux pour lui. Dans ce cadre, c’est le choix de l’agent qui va indiquer au principal le type de l’agent ("bons" ou "mauvais").
Dans le cas d’un contrat d’assurance, il y a deux contrats proposés :
1) Forte prime d’assurance, mais en cas d’accident, petite franchise.
2) Caractéristiques inverses.
Dans le cas d’un "bon" risque qui sait que sa probabilité d’accident est faible, il prendra le contrat n°2. Inversement, le "mauvais" type prendra le contrat n°1, car il sait que sa probabilité d’accident est élevée.
L’assureur ne peut donc pas observer directement les caractéristiques des individus, mais il peut les induire à partir des choix. Dès lors, il propose en amont des contrats de façon à ce que l’offre établie pour un type ne puisse pas être choisi par l’autre. Le but étant que le "mauvais" risque n’ait pas intérêt à choisir le contrat qui favorise les risques peu élevés.

Sylvain Fontan


| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Quelques lectures utiles (académie de Paris)