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Comment le capitalisme scie la branche de l’innovation

Le Monde - 21.05.2015

vendredi 29 mai 2015

Des statistiques permettent de chiffrer la captation du revenu net des entreprises au profit des actionnaires et au détriment de la recherche et développement

La dénonciation du "capitalisme financier", du court-termisme des actionnaires et de l’envolée des rémunérations de dirigeants payés en "stock-options" est devenue une figure classique du débat public. Mais qu’en est-il dans la réalité ?

Des statistiques relevées dans des recherches américaines récentes sur les versements de dividendes et les rachats d’actions permettent de mesurer concrètement l’ampleur du processus de captation de valeur consécutif à l’adoption d’une nouvelle culture centrée sur les performances financières de l’entreprise et assise sur une logique de rendement à court terme.

Aux Etats-Unis, les gains réalisés par les 500 dirigeants américains les mieux payés sur les actions qu’ils détiennent représentaient 66 % de leur rémunération globale en 2009 et 82 % en 2012, bonus non compris. Dans le même mouvement, les versements dont ont bénéficié, sous la forme de dividendes et rachats d’actions, les actionnaires de 454 entreprises du S&P 500, ont représenté 86 % du revenu net de ces entreprises sur la période 2004-2013. Notons que les rachats d’actions ont eu lieu tout autant en période de sous-évaluation des actions (ce qui est en principe leur justification première) qu’en période de forte valorisation…

Ces statistiques renvoient à des mécanismes de financement et d’allocation des ressources qui ont été reconfigurés par la finance. La relation de financement a, de fait, été inversée : alors que le marché des actions est censé, dans la théorie économique, financer les entreprises industrielles, ce sont ces dernières qui ont financé la Bourse à hauteur de 399 milliards de dollars par an sur la période 2005-2014 : ce chiffre représente, en effet, la différence entre les actions émises sur le marché et les actions retirées du marché par suite de rachats d’actions et de fusions et acquisitions. Ces pratiques sont en grande partie responsables de la croissance des inégalités, de l’instabilité de l’emploi et de la baisse de la capacité d’innovation.

"Suicide industriel"

Car la fonction d’innovation est mise en péril par la contraction des dépenses de recherche et développement (R&D) dans les entreprises cotées. Dans les secteurs de haute technologie, l’innovation est prise en charge par des start-up utilisant ces connaissances. Adossées le plus souvent à du capital-risque, elles se spécialisent en recherche appliquée et développement et contribuent à accroître les gains par action à la fin de leur processus de maturation. Par ailleurs, le financement par l’Etat de la recherche fondamentale réalisée dans les universités a permis aux grandes entreprises d’accéder à cette base de connaissances. Ces dernières ont d’ailleurs exercé un puissant lobbying sur le gouvernement pour accroître les dépenses de recherche. Le résultat est saisissant : l’Agence publique sur les nanotechnologies (National Nanotechnology Initiative) a consacré 18 milliards de dollars à la R&D entre 2001 et 2012, pendant qu’Intel dépensait 70,2 milliards de dollars en rachat d’actions, soit près de quatre fois le budget de cette agence !

Dans ce contexte, on peut s’interroger sur "la crise de la productivité" dans l’industrie pharmaceutique. Aux demandes formulées par le Congrès et par les médias américains sur les raisons du prix élevé des médicaments, les entreprises du secteur ont avancé la nécessité de financer les dépenses de R&D. Les chiffres montrent pourtant que, sur la période 2004-2013, Amgen et Pfizer ont dépensé respectivement 108 % et 126 % de leur revenu net en rachat d’actions et dividendes. A supposer que la productivité de la R&D soit faible, on peut se demander pourquoi ces entreprises n’ont pas accru leurs investissements dans la recherche fondamentale, ce qui leur aurait permis d’étendre leur base de connaissances.

Le ministre français de l’économie, Emmanuel Macron, a eu raison d’écrire dernièrement (Le Monde du 24 avril 2015) que ce capitalisme est naïf, porté par une logique d’extraction de la valeur qui conduit à la "folie économique" et "surtout au suicide industriel". Un rapport de l’American Academy of Arts & Sciences, publié en 2014, évoque une crise aiguë de la compétitivité américaine et souligne les rôles étroitement complémentaires du gouvernement fédéral, des universités, des Etats fédérés, de la philanthropie et des entreprises dans la mise en œuvre de la R&D. La dernière branche de ce pentagramme est, selon le rapport, abîmée parce que "la culture de l’entreprise, aujourd’hui, ne récompense pas l’investissement à long terme".

En l’espace de dix ans, entre 2004 et 2013, IBM a abaissé son ratio dépenses de R&D sur ventes de 7,1 % à 5,6 %, et a affecté 113 % de son revenu net à des rachats d’actions et à des versements de dividendes. Après des compressions massives de personnel, son objectif affiché a été d’atteindre, par les rachats d’actions, un bénéfice d’au moins 20 dollars par action à la fin de 2015. Au cours du 1er semestre 2014, IBM a procédé à des rachats d’actions à hauteur de 11,8 milliards de dollars, soit 181 % de son revenu net. De son côté, Hewlett-Packard a dépensé 133 % de son revenu net en opérations financières entre 2004 et 2011. Cette entreprise a vu son chiffre d’affaires s’effriter en 2012 et stagner en 2013. La profitabilité a été restaurée cette année-là en comprimant les effectifs de 17 800 personnes. Une deuxième vague de licenciements de 50 000 salariés a été annoncée en mai 2014.

Le problème des entreprises est bien de réorienter les profits vers les processus de création de valeur et les compétences. Mais ces changements ne pourront se produire sans un encadrement très strict des pratiques financières.

Par Bernard Guilhon


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