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La Théorie néo-classique

Universalis.fr - J-M Daniel

vendredi 15 mai 2015

Après les révolutions de 1848 en Europe, l’économie politique qualifiée de classique par Karl Marx, celle de l’Écossais Adam Smith et de l’Anglais David Ricardo, doit affronter une double contestation. Celle des milieux conservateurs d’abord qui accusent les théories de Ricardo, en ayant associé à chaque facteur de production une classe sociale – la terre à la noblesse, le capital à la bourgeoisie, le travail au prolétariat – d’avoir nourri les théories sur la lutte des classes et les excès révolutionnaires. Celle des milieux progressistes ensuite qui accusent ces théories de légitimer, au travers de la défense de la concurrence, le maintien des salaires à un niveau qui assure juste la survie des ouvriers.

Menacée politiquement, l’économie politique constate également qu’elle s’enferre dans des impasses. L’explication des prix par la référence à la quantité de travail incorporée dans les biens produits – la théorie de la valeur travail que défend Ricardo – n’est pas satisfaisante. Les économistes prennent conscience de la nécessité de prolonger l’œuvre des classiques en changeant à la fois leurs méthodes et leur description de la réalité sociale.

1. Mathématique et axiomatique

En termes de méthode, l’économie politique cherche à acquérir le statut de science. Pour atteindre cette scientificité, elle adopte le formalisme mathématique qui donne à la physique son ossature. C’est l’aboutissement d’un processus déjà engagé au début du XIXe siècle. En 1840, l’économiste allemand Johann Heinrich von Thünen (1783-1850) dérive une fonction pour arriver à une formule donnant, selon lui, le niveau de salaire optimal. Mais l’économiste qui assoit véritablement l’usage des mathématiques en économie est le Français Antoine Augustin Cournot (1801-1877). Ce normalien mathématicien traduit les idées de Ricardo en formules mathématiques, puis utilise des mathématiques pour développer ses propres théories. Il assimile l’entreprise à une fonction mathématique de la quantité produite mettant en relation le profit avec le coût et le prix. Il en décrit le fonctionnement en recourant à la dérivation de cette fonction. Il est aussi le premier à substituer la dénomination de science économique à celle d’économie politique.

L’usage des mathématiques, non seulement par la statistique qui permet de décrire la réalité sociale ambiante, mais également par le recours systématique à des équations fixant des relations fonctionnelles entre les paramètres de l’économie, comme la consommation, le revenu, l’épargne ou l’investissement, devient ainsi l’élément indispensable à l’expression des théories économiques.

L’économie néoclassique s’affirme après 1870. C’est Thorstein Veblen (1857-1929), un économiste américain d’origine scandinave, qui la qualifie de néoclassique pour en dénoncer à la fois le caractère peu imaginatif et la prétention à dominer toute production économique théorique. On considère que le premier économiste néoclassique est l’Anglais William Stanley Jevons (1835-1882)William Stanley Jevons qui publie en 1871 une Théorie de l’économie politique qui est le premier texte vraiment néoclassique. Mais les trois plus importants initiateurs en sont le Français Léon Walras (1834-1910), qui enseigne à Lausanne, l’Anglais Alfred Marshall (1842-1924), enseignant à Cambridge, et l’Autrichien Carl Menger (1840-1921)Carl Menger, fondateur de ce que l’on appelle l’école autrichienne.

Ayant adopté les mathématiques comme langage, l’économiste néoclassique construit son raisonnement selon la méthode scientifique usuelle qui se déroule en trois étapes :

– l’identification des acteurs de l’économie et des paramètres qui caractérisent leurs actions ;

– la formulation de liens mathématiques entre ces paramètres, les uns dits comptables correspondant à des relations tenant à la définition même de ces paramètres et rappelant la démarche axiomatique des sciences exactes, les autres dits théoriques correspondant au résultat de la réflexion analytique de l’économiste ;

– la vérification empirique de la validité des liens théoriques en les confrontant par le biais de la statistique à la réalité historique, mécanisme de vérification qui peut être assimilé à l’expérience du physicien.

Cette méthode adoptée, l’économiste néoclassique décrit la réalité sociale à partir de deux types d’acteur ou agent représentatif, le consommateur et le producteur.

2. Le producteur et le consommateur

Le consommateur retire de la consommation de chaque bien une satisfaction, ce que l’économiste appelle l’utilité du bien. Comme il y a un effet de saturation, la satisfaction procurée par la consommation d’une unité supplémentaire de bien est de moins en moins importante. Par ailleurs, en regard de chaque acte de consommation, il faut mettre le désagrément du prix à payer pour acquérir le bien que l’on souhaite consommer. Un consommateur achète tant que l’utilité qu’il retire de la consommation d’une unité supplémentaire de bien, ce que les économistes appellent l’utilité marginale, est supérieure au désagrément, c’est-à-dire au prix de cette unité supplémentaire de bien. Il s’arrête à un moment défini comme son équilibre, qui correspond au moment où l’utilité marginale est égale au prix.

La satisfaction du producteur, c’est le produit de ses ventes ; son désagrément, ses coûts. Les rendements décroissants, que les économistes néoclassiques ont hérité de leurs prédécesseurs, se traduisent par une augmentation des coûts plus que proportionnelle à celle des quantités produites. Au fur et à mesure qu’il produit et que le coût de l’unité supplémentaire produite, ce que les économistes appellent le coût marginal, s’accroît, le bénéfice par unité vendue, qui est égal à la différence entre le prix et le coût marginal, s’amenuise. Et ce jusqu’au moment où prix et coût marginal sont identiques, moment qui correspond à la production maximale de l’entreprise, au-delà de laquelle toute production supplémentaire se traduirait par des pertes.

De cette description de chacun des deux acteurs de l’économie pris individuellement, l’économiste néoclassique passe au niveau de l’économie générale par l’intermédiaire du marché où se fait leur mise en relation. L’apport des néoclassiques par rapport aux classiques est une vision double de la concurrence. Pour les classiques, la concurrence est une contrainte qui s’exerce essentiellement sur les offreurs. Offreurs de travail, les salariés en concurrence entre eux doivent accepter les salaires les plus bas, correspondant au minimum vital. Offreuses de marchandises, les entreprises vendent leur production à des prix qui ne s’écartent jamais durablement des conditions de production, car les fonds des capitalistes se déplacent en permanence en fonction de la profitabilité des activités. Pour les néoclassiques, le marché a une dimension supplémentaire, dans la mesure où s’y expriment la concurrence entre offreurs mais aussi celle entre demandeurs.

Dans leur souci de scientificité, les néoclassiques définissent très précisément la concurrence. C’est le fondateur de l’école de Chicago, Frank Knight (1885-1973), qui en énonce de la façon la plus nette les quatre éléments constitutifs : la liberté d’échanger ou de ne pas échanger ; l’égalité de tous les participants au marché, en particulier dans l’information sur les produits échangés ; un très grand nombre d’intervenants sur le marché (l’atomicité) qui rend chacun incapable de modifier à son profit le prix d’un bien ; l’homogénéité des produits dans le temps et dans l’espace.

3. L’équilibre de marché et son optimalité

Leur vision de la concurrence et leur modèle du consommateur et du producteur conduisent les néoclassiques à une description du marché selon laquelle, quand le prix augmente, la quantité offerte augmente et la quantité demandée diminue. Offre et demande évoluant en sens inverse par rapport au prix, le mécanisme de marché conduit à un équilibre, c’est-à-dire à la détermination d’un système de prix qui égalise durablement l’offre et la demande. Autrement dit, le marché conduit à une situation stable et non conflictuelle. Cependant, si l’idée que le marché permet d’obtenir un équilibre fédère la théorie néoclassique, l’interprétation de cet équilibre varie d’un auteur à l’autre, tant le raisonnement néoclassique a produit de théoriciens.

Parmi les fondateurs, Walras est celui qui développe le plus son modèle. Il considère que l’équilibre global entre l’offre et la demande se fait au niveau national, donnant une présentation de l’aboutissement du processus économique que la tradition a retenue sous l’appellation d’« équilibre général walrassien » . Alfred Marshall, constatant que les biens ne sont pas tous de la même nature, remarquant en particulier que, dans l’agriculture, le temps nécessaire à la récolte fait que l’horizon temporel de l’offre n’est pas le même que celui de la demande (l’offre reflète les conditions économiques de l’année précédant celle de la demande), s’intéresse à des équilibres partiels sur des marchés de biens spécifiques. Carl Menger attache plus d’importance à la décroissance des utilités marginales et à l’augmentation des coûts marginaux, et reste attaché à une présentation de l’économie où la concurrence est particulièrement contraignante pour l’offreur.

Pour achever de légitimer le marché, les néoclassiques démontrent que l’équilibre, une fois atteint sur l’ensemble des marchés, est juste. C’est-à-dire qu’on peut le changer mais qu’on ne peut pas l’améliorer : tout changement d’équilibre de marché se traduit par une amélioration de la condition de certains au détriment de celle d’autres. Ce travail qui consiste à analyser l’« optimalité de l’équilibre » est mené par un disciple de Walras, l’Italien Vilfredo Pareto (1848-1923), et par le rival à Oxford de Marshall, Francis Ysidro Edgeworth (1845-1926).

Faisant du marché le centre de leur approche, les néoclassiques insistent davantage sur le rôle du prix comme mode d’allocation des ressources que sur sa formation au travers de la concurrence. C’est ce qui peut conduire Edgeworth à lever le tabou du protectionnisme. Dans certaines circonstances, le protectionnisme permet, en effet, à l’État en modifiant le système de prix d’orienter la production et la consommation.

4. Faiblesses et retour en force du cadre néoclassique

Malgré un succès réel au début du XXe siècle, la théorie néoclassique souffre de deux faiblesses. Premièrement, si elle démontre de façon très rigoureuse sur le plan mathématique l’existence d’un équilibre, elle est incapable de décrire le mécanisme dynamique qui permet de l’atteindre. Walras imagine un « commissaire-priseur » , personnage hypothétique, qui sur chaque marché centralise les offres et les demandes et dissuade le consommateur d’acheter avant que le prix ne soit celui d’équilibre. Deuxièmement, en considérant que le marché est le moyen de résoudre les problèmes économiques d’un pays, elle recommande le désengagement de l’État. En particulier, sur le marché du travail, le chômage provient d’un coût excessif du travail et ne peut se résoudre que par la baisse des salaires. Toute action de l’État venant perturber ce mécanisme de retour à l’équilibre, celui-ci doit le moins possible intervenir, alors même que les chômeurs se tournent en général vers lui pour obtenir une amélioration de leur situation. Cette inertie théorisée provoque, au moment de la crise des années 1930, une certaine désaffection vis-à-vis de la théorie néoclassique au profit du keynésianisme ou du dirigisme planificateur inspiré du marxisme.

La théorie néoclassique ne s’efface pas pour autant totalement. Sa rigueur intellectuelle attire toujours les théoriciens. John Hicks, qui est un grand admirateur de Walras, réalise à la fin des années 1930 une synthèse du keynésianisme en y incorporant des éléments de la réflexion néoclassique (modèle IS/LM) : en particulier, il analyse l’égalité entre l’épargne et l’investissement comme l’équilibre d’un marché, le marché des capitaux, par le biais d’un prix, le taux d’intérêt. Même parmi les économistes marxistes, le raisonnement néoclassique continue de vivre. Oskar Lange (1904-1965), un autre disciple de Walras, propose en 1956 aux dirigeants communistes polonais, après les échecs dramatiques de la gestion hypercentralisée de la période stalinienne, une réforme selon laquelle les prix seraient déterminés par un mécanisme d’itération associant consommateurs et entreprises, l’organisme planificateur jouant le rôle du « commissaire-priseur walrasien » .

Ce maintien de l’approche néoclassique lui donne toute sa force lors de l’abandon des politiques fondées sur l’interventionnisme de l’État, que ce soient celles qui s’expriment dans un cadre démocratique comme le keynésianisme ou celles qui se font dans le cadre dictatorial du communisme.

L’économie néoclassique redevient dominante dans les années 1980. L’économiste George Stigler (1911-1991) obtient un prix Nobel d’économie en 1982, notamment pour des travaux d’histoire de la pensée économique tendant à démontrer que, l’économie étant une science, tout problème appelle deux types de réponses : l’une, scientifique, qui est en fait celle que fournit le raisonnement néoclassique, et l’autre, erronée, qui n’est formulée que parce qu’elle permet aux décideurs de cultiver des mensonges utiles au maintien de leur pouvoir, Stigler rangeant le keynésianisme dans le second type.

Cette assimilation du raisonnement néoclassique à l’économie en tant que discipline conduit certains théoriciens à en faire le mode d’explication des actes de la vie y compris ceux ne relevant pas a priori de l’économie. Le raisonnement néoclassique devient l’application de trois idées-forces à toute activité humaine. La première est que l’homme est rationnel. La deuxième est qu’il agit selon son intérêt personnel, avec comme seul souci de maximiser l’utilité de ses actes. La troisième est qu’il est capable de hiérarchiser de façon transitive l’utilité de ses actes, c’est-à-dire que s’il préfère A à B et B à C, il préférera A à C. Partant de là, l’école néoclassique explique l’enchaînement des mariages et des divorces, des crimes et des actes de générosité altruistes, de la vie au quotidien comme des décisions plus traditionnelles d’achat ou de vente. L’Américain Gary Becker obtient en 1992 un prix Nobel d’économie qui vient couronner ce genre de travaux et confirmer le rôle de plus en plus dominant d’un système qui use des mathématiques pour modéliser une réalité trouvant son harmonie autour de l’intérêt et de l’échange libre sur un marché.

Pourtant, des faiblesses subsistent. Malgré les travaux notamment du Français Gérard Debreu (1921-2004), Prix Nobel d’économie en 1983, la question fondamentale de la convergence vers l’équilibre n’est pas parfaitement résolue : le « commissaire-priseur walrassien » reste une image commode mais fictive. Comme le pensait Marshall, certains marchés ont du mal à trouver un équilibre ; il mettait en avant les marchés agricoles, qui de fait sont aujourd’hui encore très largement encadrés. La crise financière de 2007-2008 a également mis en évidence la difficulté de trouver rapidement et de façon pérenne le prix d’un actif financier, relançant le débat sur le rôle des régulateurs ayant vocation à assumer en quelque sorte le statut de « commissaire priseur walrasien ».

Comme toutes les crises économiques significatives, la récession de 2009 a conduit les économistes à réfléchir à l’indispensable amélioration de leur savoir. Pourtant, la concurrence, au niveau national comme sur le plan international, reste, pour les décideurs comme pour les théoriciens académiques de référence, le mode d’organisation le plus efficace des relations économiques

Jean-Marc DANIEL

BIBLIOGRAPHIE :
- C. CALVET & A. COTTA, Les Quatre Piliers de la science économique, Fayard, Paris, 2004
- B. GUERRIEN, La Théorie économique néo-classique, coll. Repères, La Découverte, Paris, 1999.


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