Accueil > 2D1 > Chapitre 02 - L’équilibre macroéconomique > Profits sans prospérité

Profits sans prospérité

Le Monde - 01.10.2014

mardi 30 septembre 2014

Voilà cinq ans que la récession a pris fin aux Etats-Unis. Enfin, officiellement. Car le retour à meilleure fortune est sans doute plus palpable à Wall Street qu’à Main Street (pour l’Américain moyen). Alors que la croissance a été impressionnante au deuxième trimestre (+ 4,6 % en rythme annualisé), que la Bourse bat record sur record et que les entreprises cotées sont assises sur des montagnes de trésorerie, dans le même temps, une bonne partie de la population ne voit toujours pas la couleur de la reprise.

Certes, le chômage recule, l’immobilier se redresse, mais il y a actuellement comme un malaise, qui se traduit par un accroissement des inégalités, la disparition de catégories entières d’emplois bien payés au profit d’une augmentation de la précarité (bas salaires et temps partiels subis). Un malaise qui explique en grande partie l’attentisme de la Réserve fédérale (Fed), la banque centrale américaine, pour relever ses taux d’intérêt, signal ultime que la crise serait bel et bien derrière.

Une éclairante étude de la Harvard Business Review, parue en septembre, propose une interprétation de ce paradoxe sous le titre " Profits sans prospérité ". Pour l’auteur de cet article, William Lazonick, un économiste de l’université du Massachusetts, le problème trouve ses racines dans la façon dont les grandes entreprises ont utilisé leurs bénéfices. Ainsi, entre 2003 et 2012, les grands groupes américains composant l’indice S & P 500 ont consacré 54 % de leurs profits à racheter leurs propres actions, représentant un montant total de 2 400 milliards de dollars (1 893 milliards d’euros). A cela s’ajoutent 37 % de ces mêmes profits, qui ont été redistribués aux actionnaires sous forme de dividendes. Pas besoin d’avoir la médaille Fields pour constater qu’il ne reste plus grand-chose pour investir dans les capacités de production, augmenter les salaires ou embaucher.

Bonheur des actionnaires

Un phénomène dont s’alarmait déjà en mars Laurence Fink, le président de BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde : " Dans le sillage de la crise financière, de nombreuses entreprises ont hésité à investir dans leur croissance future. Trop de sociétés ont réduit les dépenses en capital et ont même augmenté leur dette pour accroître les dividendes et augmenter les rachats d’actions. " Ces rachats visent à réduire le nombre d’actions en circulation, afin d’augmenter mécaniquement le revenu par titre et les multiples de valorisation de la société, poussant les cours à la hausse pour le plus grand bonheur des actionnaires.

Un système encouragé par les dirigeants eux-mêmes, qui en sont les principaux bénéficiaires : " En 2012, les 500 cadres les mieux payés dans les entreprises américaines cotées ont reçu en moyenne 30,3 millions de dollars chacun ; 42 % de leur rémunération provenait des options d’achat d’actions et 41 % de l’attribution d’actions gratuites ", note l’étude, qui poursuit : " Alors que les dépenses et la confiance des ménages dans l’économie ont retrouvé péniblement leurs niveaux d’avant-crise, les entreprises, dans le même temps, ont profité de taux d’intérêt bas et de liquidités abondantes pour améliorer la dernière ligne de leur bilan et récompenser leurs actionnaires. "

Dans le même temps, on a observé le creusement des inégalités, comme le montre la Fed dans une étude publiée en septembre. Entre 2010 et 2013, si le revenu moyen américain a progressé de 4 %, le revenu médian (la moitié de la population gagne plus, l’autre moitié gagne moins), lui, a baissé de 5 %. Une divergence qui s’explique par le fait que l’essentiel de la croissance de la richesse enregistrée depuis le début de la reprise a été capté par la minorité la plus riche de la population.

Et M. Lazonick de conclure que " l’allocation des ressources des entreprises aux Etats-Unis est une source de sécurité ou d’insécurité économique, selon le cas. Si les Américains veulent une économie dans laquelle les résultats des entreprises se traduisent par une prospérité partagée, les excès en termes de rachats d’actions et de rémunérations des dirigeants doivent cesser ". Un appel qui tarde à être entendu. Même si au deuxième trimestre les rachats d’actions ont reflué pour la première fois depuis 2012, sur les deux dernières années leur montant global a atteint 950 milliards de dollars.

Dès lors, faut-il s’étonner que la reprise actuelle paraisse si poussive et aussi peu partagée ?

par Stéphane lauer


| Plan du site | Mentions légales | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Haut de page | SPIP | ScolaSPIP
Quelques lectures utiles (académie de Paris)