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S’affranchir du salaire minimum pour sauver l’emploi ?

Le Monde - 10.04.2014

samedi 12 avril 2014

Le 2 avril, Pascal Lamy, social-démocrate déclaré et ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce, s’est dit favorable à des " boulots pas forcément payés au smic ". Cette mesure va-t-elle dans le sens du socialisme de l’offre souhaité par François Hollande ? Peut-elle favoriser l’inversion de la courbe du chômage ?

Un indispensable instrument de la justice sociale

En resservant maladroitement l’idée d’un sous-smic, Pascal Lamy risque bien de ne pas avoir plus de succès que lorsqu’il négociait la libéralisation du commerce mondial à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Vaut-il mieux un boulot mal payé que pas de boulot du tout ? Oui, affirme Pascal Lamy. Nombre d’économistes pensent de même. Nous sommes ici dans la sphère politique. Rappelons que, dans la plupart des pays anglo-saxons, les lois régissant le salaire minimum portent le nom de fair wages (" salaires justes ").

C’est à la société de décider si les inégalités de salaires en bas de l’échelle sont plus ou moins supportables que les inégalités d’accès à l’emploi. Les économistes peuvent prendre une position normative mais doivent l’assumer comme telle. Leur mission est de dire si l’arbitrage emploi/salaire minimum existe vraiment et, si oui, quelle est son ampleur : peut-on vraiment espérer des créations d’emplois en " flexibilisant " le salaire minimum ? Quelles conséquences pour l’économie ? Quatre constats s’imposent aujourd’hui.

Les boulots " payés " au-dessous du smic existent déjà. Les détracteurs du smic soulignent son niveau très élevé et son universalisme qui nous distingueraient des autres nations. L’universalisme du smic français est en fait mité. Les moins de 18 ans sont soumis à un smic junior. Les professions dont les horaires de travail ne peuvent être constatés ne relèvent pas du smic horaire.

Au total, près de 3 % des salariés à temps plein du secteur privé sont payés au-dessous du smic. Et comme chez nos voisins, les apprentis sont rémunérés bien en deçà du smic. Les animateurs de centre de vacances peuvent être gratifiés pour un montant de l’ordre du quart du smic horaire. Sans compter les multiples marges du salariat, des stagiaires aux autoentrepreneurs. Les statistiques du coût du smic pour les employeurs sont également trompeuses. Par exemple, une famille avec un bébé employant une garde d’enfant 20 heures par mois par une agence spécialisée.

Le coût du travail officiel est de 20 euros de l’heure. Mais en additionnant l’ensemble des dispositifs CAF/crédit d’impôt, le coût net pour la famille est de l’ordre de 3 euros, soit près de quatre fois moins que ce que doit débourser la même famille à Londres. A un tel niveau de prix du travail, difficile d’imaginer qu’une baisse supplémentaire augmente l’acte d’achat du service.

Un déficit de connaissances pour la France sévit et évaluer l’impact microéconomique du salaire minimum sur l’emploi n’est pas chose aisée. Il est certainement négatif, mais de combien ? Les évaluations nécessitent des hausses ou des baisses significatives du coût du travail au smic. Les mesures prises sous Sarkozy de baisses ciblées du coût du travail pour les petites entreprises dans une période de fort ajustement de l’emploi intérimaire sont insuffisantes pour pouvoir nous renseigner.

Les derniers chocs sur le smic remontent à une décennie. Or, entre-temps, le système fiscalo-social a évolué et, surtout, le marché du travail français a poursuivi sa mue avec une montée de la qualification moyenne de la main-d’œuvre. Pour estimer l’impact du smic aujourd’hui, il faudrait un choc majeur à la baisse ou à la hausse. En son absence, on peut fournir des estimations, mais affectées d’importantes marges d’erreur.

Notons par ailleurs qu’un salaire minimum jeune n’empêche pas le chômage des jeunes. S’il est un pays souvent pris en exemple pour son salaire minimum jeune (moins de 22 ans), c’est bien le Royaume-Uni. Or aujourd’hui, au Bureau international du travail (BIT), on compte bien plus de jeunes chômeurs outre-Manche qu’en France. C’est la situation macroéconomique et la qualité de la main-d’œuvre qui déterminent l’emploi. Et justement, la faiblesse du salaire minimum jeune alimente un modèle sous-productif, sous-payé, qui inquiète les élites britanniques. L’argument est bien différent de celui keynésien d’une consommation portée par les salaires.

Nous sommes bien du côté de l’offre : à quoi bon investir, former, si on peut employer à bas prix. Pire, la faiblesse des salaires pousse les jeunes étudiants, voire les lycéens, britanniques de milieux modestes à multiplier les heures de travail pour payer leurs études. Ces heures diminuent le temps d’étude et expliquent une bonne part du taux d’échec de ces jeunes. In fine, les employeurs britanniques ne cessent de se plaindre de la faible qualité de la main-d’œuvre, obstacle à la compétitivité et à la croissance. Ils doivent recourir à des immigrés, notamment européens.

Enfin, ce n’est pas un bon moment pour introduire un sous-smic ou baisser le smic. Un des arguments pour toucher le smic est qu’il est un mauvais outil de redistribution. C’est exact puisque son objet premier est de fixer un niveau socialement acceptable d’inégalités primaires pour la plupart des bas revenus. Mais dans une perspective de diminution drastique des outils de redistribution secondaire dans le sillage de l’austérité, il devient un des rares instruments de justice sociale disponibles pour les gouvernements.

C’est bien ce levier que les dirigeants conservateurs allemand et britannique mobilisent aujourd’hui pour stabiliser leurs corps sociaux, l’une par l’introduction d’un salaire minimum, l’autre par une hausse programmée de 11 %. En outre, la zone euro et, dans une moindre mesure, la zone livre sont au bord de la déflation tirée par les stratégies de déflation salariale. Ici on peut invoquer Keynes. Au moment où les deux autres grandes économies européennes cherchent à renouer avec une dynamique salariale, ajouter une couche supplémentaire de déflation délétère serait une stratégie risquée pour la France.

Refondre le salaire minimum exige de construire un large débat de société. Comme dans toutes les grandes démocraties, il ne peut se cristalliser qu’à l’occasion d’élections générales.

Philippe Askenazy, Economiste au CNRS


Le smic est une barrière à l’embauche des jeunes

La finalité des entreprises n’est pas de créer des emplois, mais de la richesse. La compétitivité internationale impose de rémunérer les facteurs de production à leur valeur internationale. Pour une croissance donnée, la création d’emplois dépend, d’abord, du coût du travail : plus il est élevé, plus les entreprises automatisent, sous-traitent ou délocalisent.

Depuis des lustres, les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, confondant politique économique et politique sociale, ont été immanquablement tentés de donner un " coup de pouce " au smic en l’augmentant. L’intention est généreuse et louable : il s’agit de penser à ceux qui sont en bas de l’échelle des revenus. Ainsi, pendant des décennies, ce choix a prévalu. Le smic, sans ces fameux " coups de pouce ", serait aujourd’hui trois fois moins élevé qu’il ne l’est et donc bien inférieur au revenu de solidarité active (RSA), qui s’élève aujourd’hui à 483 euros. Notre salaire minimum est ainsi devenu l’un des plus élevés des pays développés.

Depuis 2001, les coups de pouce ont continué : sans eux, le smic horaire brut ne serait pas à 9 euros, mais à 8 euros. On estime qu’un coup de pouce de 1 % fait perdre 2 000 à 2 500 emplois. Depuis 2001, les coups de pouce ont continué : sans eux, le Smic horaire brut ne serait pas à 9 € mais à 8 €. On estime qu’un coup de pouce de 1 % fait perdre 2 000 à 2 500 emplois. Il est bon de rappeler ce que disait l’économiste et démographe Alfred Sauvy à ce propos : " La rigidité éliminatoire qui résulte par exemple du salaire minimal peut être compensée par une prime ou subvention accordée, soit au travailleur reconnu partiellement inapte, soit à l’entreprise pour la dédommager d’accorder le salaire minimal aux travailleurs sous productifs ".

La voie à suivre est donc connue depuis longtemps : passer du salaire minimum au revenu minimum. Ce n’est pas aux entreprises d’assurer la fonction de redistribution sociale, c’est à la collectivité de le faire par l’impôt négatif dans un esprit responsable et solidaire. Laissons respirer le marché du travail et les entreprises rémunérer les travailleurs en fonction de la rareté relative de leur compétence.

Ce revenu minimum en contrepartie d’une activité existe déjà au travers du RSA et de la prime pour l’emploi, qui mériteraient d’être fusionnés. On pourrait aussi revenir aux zones de revenu minimum différencié : il y en avait 20 dans les années 1950 et 1960 pour tenir compte du coût de la vie et du logement. On peut vivre avec le smic dans le Loir-et-Cher et le Cantal, mais pas en Ile-de-France, où le coût du logement est en moyenne supérieur de 50 % à celui de la province. L’évolution du smic a fait l’objet ces dernières années d’une analyse approfondie par un groupe d’experts ad hoc présidé par Paul Champsaur (président de l’Autorité de la statistique publique) et ses rapports vont dans le même sens d’une différenciation territoriale du salaire minimum.

Pascal Lamy a donc raison de vouloir briser le tabou du smic, notamment pour l’embauche des jeunes non qualifiés et sans expérience. Il faut certainement les rémunérer comme des apprentis qui démarrent à la moitié du smic, mais qui peuvent progressivement être payés plus avec l’acquisition et la reconnaissance de leur compétence. Quand, à l’issue de sa formation, un apprenti n’est pas assez payé, il se place ailleurs. La meilleure des sécurités, c’est la compétence, et celle-ci passe par l’insertion professionnelle réussie.

Le marché du travail n’est pas assez ouvert à l’entrée de ceux qui veulent travailler. C’est bien l’insertion qui est en soi formatrice et source de valorisation des compétences. De ce point de vue, il n’y a pas à hésiter : mieux vaut un travailleur pauvre qui va s’en sortir en développant ses compétences qu’un chômeur pauvre qui va tomber dans la trappe de l’assistance de longue durée et de l’exclusion.

En ce qui concerne les jeunes, il faut d’abord monter dans le manège de l’emploi, par l’intérim (un tiers des contrats d’intérim débouchent sur un CDI) ou l’apprentissage. Ce raisonnement ne vaut que pour les jeunes formés. Il s’agit bien de rendre la croissance plus créatrice d’emplois en baissant le coût du travail.

La croissance du PIB global nécessaire pour créer des emplois est passée de 2,3 %, en moyenne, dans les années 1980, à 1,3 %, dans les années 1990. Ainsi, la baisse du coût du travail non qualifié a permis d’améliorer le contenu en emplois de la croissance entre 1993 et 2001, grâce aux réductions de charges décidées par Edouard Balladur et maintenues ensuite par la gauche à titre de compensation pour les 35 heures. Il faut aller encore plus loin.

Face au chômage de masse des jeunes les plus éloignés du marché du travail, l’Etat stratège ne peut se contenter de laisser faire le marché, il doit intervenir pour forcer l’insertion précoce des jeunes. Dans les pays à chômage faible comme l’Allemagne ou la Suisse, 50 % des jeunes entre 15 ans et 19 ans sont en apprentissage, placés sous la responsabilité des entreprises, contre moins de 10 % chez nous !

Notre (mauvaise) gestion jacobine de l’économie nous a conduits à cette impasse : un coût du travail trop élevé, conduisant à moins d’emplois, plus de chômage et une rentabilité insuffisante des entreprises pour investir et préparer l’avenir. La patrie est en danger, il est urgent de lever tous les tabous qui brident l’emploi.

Michel Godet, Membre de l’Académie des technologies, auteur de "Libérez l’emploi pour sauver les retraites", (Odile Jacob, 334 p., 22 €)


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