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Sans monnaie pas d’état

Le Monde - 12.04.2014

samedi 12 avril 2014

Après la guerre, l’Allemagne est confrontée à la déliquescence de son économie.

Avant la guerre de 1914, le mark était une monnaie comme les autres, rattachée à l’or. Le cours forcé des billets fut proclamé au début de la guerre, alors que la circulation fiduciaire s’élevait à 2,9 milliards de marks. Le financement des hostilités ne fut pas substantiellement différent de ce qu’il fut en France : l’impôt n’en fournit qu’une fraction modeste. Le reste fut demandé à l’emprunt à court et à long terme pour partie, et à la planche à billets pour le surplus, grâce à un système consistant à admettre au même titre que l’or, pour couvrir les émissions de la Reichsbank, des bons de caisses de prêt du Reich. Ces caisses (Darlehenskassenscheine) étaient habilitées à faire des prêts sur titres et sur marchandises et à émettre, en contrepartie, des bons ayant pouvoir libératoire dans les paiements.

Le 11 novembre 1918, la dette publique s’élevait à 146 milliards, contre 5,4 en 1914, dont 45 de bons du Trésor et 101 à long terme. La circulation monétaire est passée de 2,9 milliards à un peu plus de 22 milliards à la fin du conflit (…). La valeur extérieure de la monnaie allemande était détériorée dans les mêmes proportions. Sur les marchés libres des changes, donc hors d’Allemagne, le mark ne valait plus, fin 1918, que 0,12 dollar, soit une dépréciation d’environ 50 %. En définitive, la situation que le Kaiser, à son abdication le 9 novembre 1918, lègue à la naissante république de Weimar n’est guère plus dégradée que celle des pays victorieux, la France en particulier.

La situation devait empirer rapidement (…). En 1918, la substitution de la République au régime impérial imposée par l’étranger avait été acceptée sans enthousiasme. La confusion politique qui résulta de cette première tentative de démocratie devait avoir ses conséquences dans le domaine monétaire. Dès l’origine, la conjoncture économique écrase - les gouvernements d’alors - (…). Où trouver les capitaux nécessaires ? Ni dans l’épargne, ni dans les emprunts à l’étranger : il est trop tôt.

Restent les expédients comme le paiement des fournisseurs par traites escomptables.

L’inflation de crédits s’ajoute à l’inflation budgétaire et le volume de la monnaie croît démesurément : de 22 milliards à l’armistice, la circulation fiduciaire passe à 122 après 1921. Le mark dégringole sur le marché libre des changes : 9 % de sa valeur or en février 1921, 2 % en décembre, moins de 1 % en juillet 1922. Les prix montent rapidement. Les salaires, en revanche, font preuve d’une certaine inertie. L’Etat lui-même est victime. Il gagne certes sur l’amenuisement de la charge de la dette mais ne peut suivre le train de la dépréciation monétaire. La création de nouveaux impôts, un emprunt forcé sur la fortune, ne font qu’accentuer l’évasion fiscale et la fuite des capitaux. Pour faire face, il ne reste que la planche à billets, qui nourrit de plus belle l’inflation et accentue l’effet de spirale. L’agonie commence avec les premiers mois de 1923. Elle durera jusqu’en novembre.

On la mesure dans des chiffres qui font rêver : la circulation monétaire passe de 211 milliards le 30 juin 1922 à 92 844 720 700 milliards de marks le 15 novembre 1923. Devant cette hyperinflation, la confiance dans la monnaie disparaît. En juillet 1922, le dollar cote 606 marks, soit cent cinquante fois sa parité or. Il cote 8 412 marks fin décembre, 29 975 fin mars 1923, 1 10 000 fin juillet, 72 500 000 000 fin octobre.

En réalité, le mark n’est plus une monnaie. Au surplus, l’Etat n’est plus obéi. Les impôts rentrent mal, les ordonnances ne sont pas respectées. L’autorité, dans ce pays d’ordre qu’est l’Allemagne, s’évanouit avec le mark. Comment le peuple allemand n’aurait-il pas cherché dans la dictature le remède aux maux qu’il attribuait à une démocratie impuissante ?

Jean Luc, "Le Monde" du 24 juillet 1973 (extrait)


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