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Requiem pour un burlingue

Le Monde - 03.09.2013

vendredi 20 septembre 2013

"Je compris qu’on m’offrait une chance d’être merveilleux : je tins à répondre sur l’heure, je m’assis au bureau de mon grand-père, posai le carnet sur le buvard de son sous-main, pris son porte-plume à manche de galalithe, le plongeai dans la bouteille d’encre rouge et me mis à écrire pendant que les grandes personnes échangeaient des regards amusés."
En 1964, Jean-Paul Sartre répercutait dans son autobiographie, Les Mots, l’écho lointain d’une émotion suprême, celle de la puissance de l’écriture, indissociable de ce magnifique monolithe d’acajou ou de chêne clair, équipé de tiroirs, parfois habillé de cuir : le bureau.

Durant deux siècles, ce meuble vénérable a symbolisé le pouvoir du lettré, du chef, de l’ingénieur, du notaire ou du médecin. Le bureau est un objet, un espace, un lieu, un mythe. A tel point que le bureau, le burlingue ont aussi désigné, en langage populaire, le ventre de l’homme.

C’est tout cela qui vole en éclats aujourd’hui, comme la plupart de nos certitudes forgées dans l’atelier du XIXe siècle. Et pour des raisons similaires : l’objet et l’espace s’effacent en même temps sous la double pression du virtuel et du nomadisme. Que signifie un bureau de bois quand les tiroirs et les dossiers ne sont plus que des icônes sur un écran, quand on peut aussi bien travailler dans un hall d’aéroport, sur son lit ou au café du coin ?

La société de services informatiques Accenture a lancé le mouvement au début des années 2000. Fini le bureau ! Du moins cette extension de soi-même aux tiroirs débordants de papiers et de stylos, personnalisée à l’extrême. Le nounours ou la photo des petits se glissent si bien sur l’écran d’accueil de son portable ou de son smartphone...

Résultat, chez Accenture France, sur 5 000 collaborateurs, seuls quatre ont encore leur propre bureau. Pour les autres, une table au hasard et une connexion Internet suffisent. Les spécialistes appellent cela le desk share.

Après la fin du local individuel, détrôné par l’open space, voici donc venir le crépuscule du bureau personnel. Avant la dernière étape, la dispersion des employés permise par le télétravail. Après tout, les outils informatiques autorisent toutes les communications à distance, toutes les collaborations. Toutes ? Pourquoi, alors, une société aussi branchée sur la modernité Internet que la société californienne Yahoo ! aurait-elle, au printemps, intimé l’ordre à tous ses télétravailleurs de revenir " au bureau " ? Pour retrouver l’efficacité et l’originalité du travailler-ensemble.

Car l’entreprise n’est pas une simple accumulation de contrats de travail. Elle est, avant tout, un lieu de création collective. Pendant que l’on supprime les bureaux, on réinvente des lieux nouveaux propices à l’épanouissement et à la rencontre. Finalement, la transformation du bureau illustre le paradoxe absolu d’une société profondément individualiste et complexe, dont la survie dépendra de sa capacité à réinventer de nouveaux collectifs.

par Philippe Escande


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