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Une nouvelle mesure du progrès

Aternatives économiques, septembre 2013

samedi 23 novembre 2013

Le produit intérieur brut n’est pas à même de rendre compte des effets de l’activité économique sur l’environnement et sa croissance n’est plus synonyme de bien-être. D’où le besoin de nouveaux indicateurs.

La croissance économique est aujourd’hui au banc des accusés. Longtemps considérée comme la voie royale de l’amélioration de nos conditions de vie, elle n’apporte plus, selon toutes les enquêtes, de progrès significatif du bien-être dans les pays industrialisés. Pire, elle demeure associée à des prélèvements accrus sur les ressources de la planète. Dans ces conditions, des voix s’élèvent pour réclamer de nouveaux indicateurs de l’état de notre système économique comme de son évolution, afin de prendre en compte les prélèvements qu’il impose sur les ressources, et de mesurer ses effets sur notre bien-être individuel et collectif.

Quand la croissance du PIB n’améliore plus le bien-être

Qu’est-ce que la croissance et comment la mesure-t-on aujourd’hui ? La croissance, c’est l’accroissement du produit intérieur brut (PIB) d’une année sur l’autre. Le PIB, pour sa part, cumule l’ensemble des richesses monétaires produites, qu’elles soient délivrées sur le marché ou qu’elles aient été assurées gratuitement par les pouvoirs publics et financées par l’impôt. Cet indicateur a été créé aux Etats-Unis par l’économiste Simon Kuznets pendant la Grande dépression des années 1930 afin de doter l’Etat fédéral d’un outil statistique permettant de suivre l’évolution de l’activité économique. C’était un réel progrès en comparaison des indicateurs utilisés antérieurement pour évaluer l’état de l’économie, qui associaient suivi des cours de bourse et mesure des flux de marchandises transportées.

Le PIB demeure un indicateur essentiel, ne serait-ce que parce qu’il associe les deux modes majeurs de validation des richesses qui coexistent dans la société : la validation par le marché, via la somme des valeurs ajoutées dégagées par toutes les activités marchandes, et la validation par la démocratie puisque le Parlement vote les dépenses qui financent la production des biens publics. Au-delà des critiques justifiées dont il est l’objet aujourd’hui, il demeure un indicateur puissant, qui a façonné les imaginaires durant les décennies d’après-guerre. Le développement de la comptabilité nationale à l’époque, accompagne la reconstruction du pays et l’entrée dans l’ère de la consommation de masse [1]. La croissance du PIB devient alors synonyme de progrès du pouvoir d’achat, d’accès à un logement décent, aux soins de santé et à l’éducation… Enfin, la croissance du PIB et les gains de productivité du travail qui la sous-tendent jouent un rôle majeur dans le processus de négociations entre partenaires sociaux en fixant l’horizon, pour les organisations de salariés, de ce qui est possible d’obtenir et, pour les organisations patronales, de ce qui est légitime d’accorder.

Le problème est que ça ne marche plus. Non seulement, la croissance n’est plus au rendez-vous, mais de nombreuses études montrent que depuis le milieu des années 1970, elle ne contribue plus à l’amélioration du bien-être dans les pays riches. La confrontation entre l’évolution du PIB et celle d’autres indicateurs comme l’indicateur de progrès véritable (IPV, GPI en anglais) ou encore l’indice de santé sociale (ISS), qui regroupe seize variables sociales (chômage, pauvreté…) et sanitaires (mortalités infantiles, couverture santé…) fait apparaître un découplage total (voir graphique). En cause, les effets négatifs induits par la croissance. Par exemple, si la hausse des ventes d’automobiles participe à la croissance du PIB, les embouteillages, la pollution, les accidents de la route qui l’accompagnent, réduisent le bien-être. Même chose du côté de l’alimentation : l’explosion des ventes de sodas et de sucreries, ou des aliments a engendré des problèmes sanitaires : diabète, cholestérol et obésité. Au fond, si l’on s’en tient à la mesure du bien-être, les pays (sur)développés seraient entrés en récession depuis 1975.


Evolution du PIB et de l’IPV, par habitant, aux Etats-Unis sur la période 1950-2005

On a pu ainsi calculer, au vu des évolutions passées, qu’au-delà d’un niveau de PIB de 15 000 dollars - en parité de pouvoir d’achat (*) - par personne et par an, la croissance n’a plus été bénéfique et est devenue "non rentable" [2]. D’où le constat fait par Jean Gadrey : "à partir d’un certain niveau de richesse matérielle, les progrès du bien-être et de la "santé sociale" tiennent à d’autres facteurs et à d’autres politiques que la poursuite de la croissance". Et ce d’autant plus que dans des pays où les gains de productivité sont devenus très faibles, la poursuite de la croissance passe par le fait de travailler plus, ce qui signifie davantage de stress, moins de temps à passer avec sa famille, moins de loisirs…

Problèmes environnementaux

Mais le PIB a aussi un énorme défaut dans le contexte écologique actuel : c’est un compte d’exploitation - qui ne s’intéresse qu’aux flux - et non un compte de capital. Autrement dit, il ne mesure pas les pertes réelles de patrimoine engendrées par la production des richesses, ni leur coût de remplacement. Pire, la destruction et les dégâts environnementaux peuvent contribuer au PIB, quand ils sont réparés (activités de dépollution, par exemple) ou quand ils conduisent à donner une valeur à ce qui était hier gratuit (péages urbains, accès à la nature, eau en bouteille, etc.). En revanche, l’air sain, l’eau pure, la pollinisation et plus généralement tout ce qu’on désigne aujourd’hui sous le terme de "services écosystémiques" n’accroissent en rien le PIB.
Du coup, l’économie peut croître alors qu’en réalité, nous nous appauvrissons en détruisant des ressources qui n’ont pas de valeur marchande, mais dont notre bien-être (et celui des générations futures) dépend. Le PIB ne fournit donc aucune indication aux gouvernements qui voudraient défendre ou améliorer la valeur de leur capital naturel en modifiant le contenu de l’activité économique ou en en ralentissant la croissance.

Tout ceci rend nécessaire le développement d’autres indicateurs afin de mesurer autrement le progrès de nos sociétés et prendre en compte l’évolution du stock de ressources disponibles. En France même, Nicolas Sarkozy a jugé nécessaire, en janvier 2008, de demander à un groupe d’économistes réunis à cette fin, autour de Joseph Stiglitz, de formuler des propositions en vue d’autres mesures de progrès. Parallèlement, s’est constitué le collectif Fair (forum pour d’autres indicateurs de richesses) qui rassemble des universitaires et des chercheurs qui n’avaient pas attendu Nicolas Sarkozy pour s’intéresser au sujet. Ce collectif travaille au développement d’indicateurs alternatifs en relation avec les organisations de la société civile et les collectivités territoriales [3]. Le débat se développe également au niveau européen, ainsi qu’au sein de l’OCDE.

Reste que trouver un successeur au PIB n’est pas facile : un indicateur doit être relativement simple, légitime et définir une norme partagée par tous. Dans le même temps, que doit-on compter ? Et comment ? Peut-on - et faut-il - mettre un prix à toute chose ?

Les PIB verts

Plusieurs indicateurs proposent d’étendre le PIB. On trouve dans cette catégorie les PIB verts et les indicateurs de bien-être durable. Il s’agit d’indicateurs qui généralement ajoutent (ou retranchent) au PIB des valeurs monétaires en fonction de l’amélioration (ou de la dégradation) de l’état de l’environnement, mais aussi de l’état de la société.

L’un des plus connus d’entre eux, est l’indicateur de progrès véritable (IPV). Cet indicateur prend pour base la mesure de la consommation des ménages à laquelle il ajoute une estimation monétaire de "vraies" richesses (le bénévolat, le travail domestique) et en soustrait la destruction d’autres à caractère environnemental (le coût des dégradations de l’environnement et la dépréciation du capital naturel : la couche d’ozone, la biodiversité) ou social (exemple : les accidents de la route, le niveau de la criminalité, etc.) ? Plus récemment, l’Organisation des Nations unies a proposé un indicateur de PIB vert, lors du sommet Rio + 20 en juin dernier, l’indice de richesse globale (Inclusive Wealth Index, IWI en anglais). L’IWI est censé intégrer à la richesse d’un pays, en plus du PIB classique, son "capital naturel", c’est-à-dire son patrimoine écologique, afin de mesurer la durabilité de sa croissance. Il additionne ainsi des flux de production (le PIB annuel) et un stock de richesse (le niveau du capital naturel).

La Banque mondiale de son côté propose un compte de capital avec l’indicateur d’épargne nette ajustée (ENA). Il mesure la durabilité du développement d’un pays en ajoutant à son épargne nette les dépenses d’éducation et en lui retranchant la dégradation des ressources environnementales (épuisement des ressources énergétiques, des ressources minérales et des forêts, des dommages liés aux émissions de CO2, etc.). Cet indicateur fait l’objet de vives critiques, notamment parce qu’il ne prend en compte aucune variable sociale et qu’il assume implicitement que les destructions du capital naturel pourraient être compensées par d’autres formes d’investissement financées via l’épargne. Le simple fait que le pays ayant la plus forte ENA au monde soit la Chine suffit à interroger la pertinence de cet indicateur.
Comme le notent Jean Gadrey et nombre d’écologistes, le problème commun à ces extensions du PIB, c’est qu’elles embrassent une vision "faible" du développement durable. Ces indices que les destructions du capital naturel peuvent être compensées par des investissements dans le domaine éducatif ou dans l’accumulation de capital technique. Ce qui est parfois vrai, mais très souvent faux : les différentes catégories de capitaux ne sont pas substituables. Car certains dommages écologiques sont irréversibles : il existe des seuils critiques de réchauffement climatique, de perte de biodiversité (on ne peut recréer des espèces disparues…). De fait, parce que les ressources offertes par la nature ne sont pas substituables, on ne peut leur affecter un prix, une valeur d’échange.

Prenons un exemple. Si un kilogramme de pommes de terre vaut un euro et un kilogramme de poireaux deux euros, alors deux kilogrammes de patates sont l’équivalent d’un kilogramme de poireaux. Mais le raisonnement vaut tant qu’il y a des patates et des poireaux en abondance. Imaginons que les poireaux disparaissent de la surface de la terre, sachant que nous ne sommes pas à même de recréer une espèce disparue, le prix des poireaux devrait alors être considéré, sur le plan économique, soit comme nul (puisqu’il n’y en a plus à acheter) soit comme infini. C’est pourquoi on ne peut évaluer économiquement le prix de la biodiversité. D’où la nécessité, de sortir de l’abstraction de la richesse marchande ou d’adjoindre aux indicateurs monétaires des indicateurs écologiques spécifiques fondés sur des données physiques.

Les indicateurs de soutenabilité forte

C’est ce qu’ont proposé Mathis Wackernagel et William Rees en 1995, à travers "l’empreinte écologique". L’empreinte écologique d’une population est exprimée en hectares globaux. Elle correspond à la surface nécessaire à la consommation d’une personne et à l’absorption de ses déchets. Pour que l’empreinte d’une population soit soutenable, elle ne doit pas dépasser la capacité de la terre à se régénérer (ou biocapacité, c’est-à-dire la capacité de la terre à produire des ressources, mais aussi à absorber les déchets).

Cet indicateur a l’avantage d’être simple et puissant, notamment quand il est exprimé en nombre de planètes. Quand on observe que "si le monde entier avait le même impact écologique que la France, il faudrait près de trois planètes pour y subvenir durablement", chacun comprend que notre mode de vie n’est pas soutenable. L’empreinte écologique est cependant loin d’être parfaite notamment à cause de l’unité de mesure retenue.

On dispose également de multiples indicateurs spécifiques comme les comptabilités carbones. Elles évaluent l’impact en émissions de gaz à effet de serre (exprimée en équivalent carbone) de l’activité d’un individu, d’une entreprise ou d’un produit sur l’ensemble de son cycle de vie. Dans le domaine de l’énergie, on peut calculer le taux de retour énergétique (TNR, en anglais Eroi : Energy Return on Investment). Développé par Charles Hall, il permet de mesurer l’énergie nécessaire à la production… d’énergie. Combien d’énergie faut-il pour produire un baril de pétrole ou une tonne de charbon ? Ce ratio entre énergie utilisable et énergie dépensée, constitue un indicateur significatif du degré d’épuisement d’une ressource. Ainsi en 1930, l’équivalent d’un baril de pétrole permettait d’en produire 100, contre 3 aujourd’hui.

Afin d’évaluer la production de biens et services, le Wuppertal Institut a développé deux indicateurs : l’intensité des matériaux par unité de service (Mips, en allemand Material-Intensität pro Serviceeinheit), et l’espace nécessaire par unité de service (Fips, en allemand Flächenintensität pro Serviceeinheit). Le Mips vise à quantifier les matières premières et les ressources naturelles non renouvelables nécessaires pour un produit ou un service "du berceau à la tombe". Le Fips vient le compléter en exprimant la surface nécessaire à la production d’un produit ou d’un service. Par exemple, 12 000 km2 sont nécessaires pour couvrir les besoins en café de la population allemande, soit une moyenne de 150 m2 par Allemand à raison d’une tasse de café par jour.

L’exemple de l’Association des régions de France

Pour suivre les progrès ou les reculs en matière de développement, la méthode la plus efficace demeure les tableaux de bords chiffrés qui comptabilisent un ensemble de données physiques (émissions de gaz à effet de serre, perte de biodiversité, etc.). Il s’agit de mesures indispensables mais difficilement accessibles au plus grand nombre et qui, du fait de leur caractère multicritères peinent à concurrencer le PIB.
Une solution serait d’imposer le suivi de quelques variables majeures, qui puissent alimenter le débat démocratique sur les progrès de la société, tout en les complétant par un tableau de bord plus complet à destination des décideurs. C’est ce que propose l’Association des régions de France (ARF) depuis le printemps 2012 [4]. L’ARF a choisi de retenir trois indicateurs de premier rang pour ses régions : l’indicateur de développement humain 2 (IDH2), l’indicateur de santé sociale (ISS) et l’empreinte écologique, complétés par 22 autres indicateurs dits de contexte de développement durable (créations d’entreprise, qualité de l’air, part de la surface agricole utilisée par l’agriculture biologique, quantité de déchets ménagers, émissions de gaz à effets de serre, transport de marchandises, etc.).

Changer de contenu

Au-delà ou à côté du PIB, il existe donc un grand nombre d’indicateurs alternatifs capables d’aider à mesurer l’évolution des conséquences de l’activité économique sur le bien-être et l’état des ressources. Tout l’enjeu, au-delà du débat opposant croissance et décroissance, est de rendre socialement acceptable le fait que la transition écologique va modifier le panier de biens et de services que nous consommons. Si nous voulons, par exemple, rendre acceptable des hausses du prix de l’énergie - qu’elles soient subies ou choisies - et que ces hausses de prix soient non compensées par des hausses de revenus monétaires, il faut qu’en contrepartie, le plus grand nombre observe des progrès quantifiables de sa qualité de vie, par exemple dans l’éducation, les soins de santé, la prise en charge de la petite enfance, la qualité de l’air, l’accompagnement des personnes âgées, l’exposition au bruit, l’accès aux transports en commun, l’isolation des bâtiments, la qualité de l’alimentation, l’accès à la culture… Dans cette perspective, le débat croissance ou décroissance traduit à la fois une vraie nécessité (réduire nos consommations matérielles) et un faux choix économique et politique (la croissance est un agrégat conventionnel dont le contenu peut être modifié). Le véritable enjeu est donc d’imposer l’usage d’indicateurs de bien-être soutenable dans le débat démocratique, les négociations sociales et la décision politique.

* Parité de pouvoir d’achat : mode de calcul du taux de change entre deux ou plusieurs monnaies, qui consiste à mesurer le coût d’un panier de biens et de services identiques achetés dans chacune des monnaies des pays concernés et à en déduire un taux de change.

Aurore Lalucq et Philippe Frémeaux
Dossier Web n° 097 - septembre 2013


Les critiques du PIB

Aurore Lalucq

Le travail domestique et les activités bénévoles, parce qu’ils ne font pas l’objet de transactions monétaires ou parce que ces transactions ne sont pas enregistrées, ne sont pas prises en compte dans le PIB. Par exemple, le temps d’un parent qui reste à la maison pour élever ses enfants n’est pas comptabilisé dans le PIB, à l’inverse de celui d’une garde à domicile (rémunérée et déclarée). Par aillerurs, le PIB s’intéresse uniquement à la production de la richesse économique totale, mais ne se préoccupe pas de sa répartition, autrement dit, il ne tient pas compte des inégalités.

Le sénateur Robert Kennedy, dans un discours prononcé le 18 mars 1968, avait déjà, à l’époque, parfaitement résumé l’ensemble des critiques faites aujourd’hui au PIB : "Notre PIB prend en compte (…) la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer les émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants… (…) En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue."


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Quelques lectures utiles (académie de Paris)