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L’Europe sans emploi, l’Amérique sans le sou ? (Krugman, Paul)

Futuribles, Septembre 1995, p. 55-68

vendredi 22 novembre 2013

Résumé de lecture : Martin Ringuette
Bureau de la recherche institutionnelle, Université du Québec
Date : 21.11.95

L’auteur, Paul Krugman, est professeur d’économie à l’Université de Stanford. Dans cet article, il propose une relecture d’un phénomène déjà familier à plusieurs, à savoir le paradoxe qu’offre l’économie occidentale d’une pauvreté croissante face à une richesse croissante. Selon Krugman, il s’agit là d’une énigme puisque "les sociétés occidentales sont plus productives et par conséquent plus riches qu’elles ne l’ont jamais été, alors que la misère économique - sous la forme soit de la pauvreté, soit du chômage de longue durée - a empiré de manière continue et sur le long terme".

Là où son analyse recèle sans doute le plus d’intérêt c’est lorsqu’elle révèle comment la crise, qui est à la fois une crise de l’emploi et des salaires, a pris des colorations nettement contrastées en Europe par rapport aux États-Unis. Ainsi, "aux États-Unis, le problème concerne essentiellement les salaires : la plupart des gens qui cherchent un emploi l’obtiennent, mais une part croissante de nos travailleurs reçoivent des salaires qu’eux-mêmes et le reste de la nation considèrent comme étant proches du seuil de la pauvreté. En Europe, les bas salaires ont moins décliné, mais en revanche le chômage de longue durée a considérablement augmenté".

Voilà donc deux systèmes institutionnels qui ont réagi différemment à un même choc, soit la forte réduction du besoin en travailleurs moins qualifiés ou moins doués. Dans un cas, celui de l’Europe, l’État-providence - impôts et réglementations des entreprises, revenus d’appoint aux chômeurs - serait à l’origine du chômage élevé ; aux États-unis, par contre, la libre concurrence aurait permis la création d’emplois mais au prix d’une pression à la baisse sur le salariat.

Il faut comprendre également que le progrès technique qu’a connu l’Occident depuis une vingtaine d’années a modifié considérablement la demande de main-d’oeuvre et que ce sont les emplois les plus mal payés qui en ont souffert le plus, quelle que soit la branche d’activité. De sorte que la société serait désormais coupée en deux : d’un côté des citoyens qui ont de bons emplois et dont le niveau de vie continue d’augmenter ; de l’autre, des personnes à faible revenu et vulnérables à un chômage plus ou moins permanent. À cet égard, la crise n’est pas uniquement économique, elle est aussi sociale et politique.

Pour sortir de cette crise, Paul Krugman propose deux solutions : "premièrement nous devons fournir une protection sociale généreuse, mais la structurer de telle sorte qu’elle vienne en aide aussi bien aux actifs pauvres qu’aux chômeurs. Deuxièmement le financement de la protection sociale devrait, autant que possible, éviter de compromettre les perspectives d’emploi des moins qualifiés".
Impact sur l’université

La solution se situerait-elle également, comme plusieurs le pensent, au niveau de la formation des personnes pour leur permettre de tirer leur épingle ... du jeu des marchés et de l’économie ? Là-dessus, Krugman émet des réserves, pour le court terme du moins, faisant observer que :
"L’expérience des programmes de recyclage des travailleurs n’a guère été encourageante. Élever la qualité de l’éducation de base se trouve en tête de la liste des priorités de tout le monde aux États-Unis, mais les effets sur les marchés du travail ne se feront pas sentir avant au moins une décennie. Même si nous réussissions à améliorer considérablement la qualité de l’éducation de base, les bénéfices ne sont pas nets. Après tout, de nombreux observateurs considèrent la France comme l’exemple d’une société occidentale qui continue à maintenir une discipline effective dans les salles de classe et à enseigner les connaissances de base à virtuellement tous les élèves. Pourtant la France est directement touchée par l’eurosclérose et, actuellement, a un taux de chômage autour de 12%".

Il y a donc des forces sous-jacentes dont il faut tenir compte quand on évalue la contribution possible des systèmes d’éducation au développement économique et social, y compris bien sûr l’enseignement supérieur. À ce sujet, laissons de nouveau la parole à Paul Krugman qui emprunte une image au monde de la prospection minière afin d’illustrer son propos :
"Mais que se passe-t-il - comme c’est vraisemblablement le cas - si la nature des économies avancées de la fin du vingtième siècle veut simplement que les gisements aurifères s’avèrent riches mais rares, et que certaines personnes se révèlent de bien meilleurs prospecteurs que d’autres ? Les discours pleins d’espoir sur la formation et l’éducation apparaîtront alors plus comme une échappatoire qu’une réponse".


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